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Monod, Gabriel / Renan, Taine, Michelet Les maîtres de l'histoire
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by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)








LES MAITRES DE L'HISTOIRE

RENAN, TAINE, MICHELET

PAR

GABRIEL MONOD

1894




TABLE


Dédicace.--_À Charles de Pomairols_.

Préface.

ERNEST RENAN

HIPPOLYTE TAINE

I.--La vie de Taine.--Les années d'apprentissage

II.--Les années de maitrise

III.--L'homme et l'œuvre

JULES MICHELET

I.--La vie de Michelet

II.--L'homme et l'œuvre

APPENDICE

I.--Michelet éducateur

II.--Le _Journal intime_ de Michelet




_À CHARLES DE POMAIROLS_


_Mon cher ami,_

_J'ai tenu à inscrire ton nom en tête de ce volume. Les études qui le
composent ont trouvé chez toi, lorsqu'elles ont paru séparément dans
divers recueils périodiques, une sympathie qui a été pour moi le plus
précieux des encouragements. Ton goût littéraire si délicat et ton sens
moral si droit me garantissaient que je ne m'étais pas trompé en donnant
à ces essais sur des écrivains que j'ai personnellement connus, que j'ai
admirés et aimés, non la forme d'une analyse critique de leur œuvre
aboutissant à l'approbation ou à la réfutation de leurs doctrines, mais
celle d'essais biographiques où j'ai cherché à démêler les rapports qui
existent entre leurs écrits et leur vie, la nature de leur influence,
les idées et les sentiments qui les ont inspirés._

_Quelques personnes se sont étonnées que j'aie pu parler avec une
sympathie presque égale d'écrivains aussi dissemblables que le furent
Michelet, Renan et Taine; et que j'aie mêlé si peu de critiques à
l'exposé que j'ai fait de leurs idées. Elles auraient aimé me voir
indiquer les points sur lesquels je me sépare d'eux et les motifs de mon
dissentiment. Je n'ai point pensé qu'il importât beaucoup au public de
connaître mon sentiment personnel sur les questions religieuses,
philosophiques et historiques que Taine, Renan et Michelet ont abordées
et résolues chacun à leur manière. Si je croyais devoir le dire, je le
ferais directement, et non sous forme de réfutation des idées d'autrui.
Je crois d'autre part avoir suffisamment indiqué, bien qu'avec
discrétion, les points sur lesquels ces grands esprits me paraissent
avoir donné prise à la critique. Je n'ai point caché le tort qu'une
sensibilité et une imagination trop vives ont fait chez Michelet à la
critique de l'historien et à l'observation raisonnée du savant; la part
de responsabilité qui lui revient dans ce culte aveugle de la Révolution
française dont nous avons si longtemps souffert; l'influence troublante
que les luttes religieuses et politiques ont exercée sur la sérénité et
l'équilibre de sa pensée. J'ai indiqué comment Renan, trop sensible à la
crainte de paraître juger autrui ou imposer ses opinions alors qu'il
avait rejeté la foi absolue et l'autorité sacerdotale, trop désireux de
poursuivre les nuances infinies de la vérité, trop porté par sa nature à
un optimisme et à une bienveillance universels, avait encouru le
reproche de tomber dans le dilettantisme, et avait engendré des
imitateurs dont le scepticisme superficiel, raffiné et pervers a rendu
haïssable ce qu'on appelle le_ Renanisme. _J'ai laissé voir que chez
Taine il y avait quelque désaccord entre la hardiesse de sa pensée et la
timidité de son caractère, et que ce désaccord pouvait expliquer
quelques uns de ses jugements historiques; que ses convictions
déterministes et la puissance logique de son esprit lui ont fait
méconnaître ce qu'il y a de complexe, de mystérieux, d'insaisissable
dans la nature et dans l'homme; qu'il a trop cru à la possibilité de
réduire à des classifications fixes et à des formules simples l'histoire
et la vie; qu'il a pris trop souvent la clarté et la logique d'un
raisonnement pour une preuve suffisante de sa justesse; qu'il a eu
enfin, lui aussi, dans les écrivains naturalistes et matérialistes de
ces dernières années des disciples dont les hommages étaient pour lui
une amertume et presque un remords._

_J'aurais pu sans doute insister plus que je ne l'ai fait sur les
imperfections de leurs œuvres et sur les limites de leur génie; mais il
me semble que j'aurais alors altéré la vérité du portrait que je voulais
tracer d'eux. Au lieu de m'attarder à dire ce qu'ils n'ont pas fait et
ce qu'ils n'ont pas été, j'ai cherché à montrer ce qu'ils ont été et ce
qu'ils ont voulu faire. Connaissant personnellement leur valeur morale,
j'ai cherché à leurs doctrines et à leurs actes, des explications
naturelles, légitimes et élevées, même à ce qui pouvait me surprendre ou
me choquer en eux. Les sachant incapables de céder sciemment à des
motifs frivoles ou bas, j'ai cru en agissant ainsi faire œuvre d'équité.
En présence d'hommes supérieurs, la sympathie est la voie la plus sûre
pour comprendre; et l'œuvre la plus utile de la critique est d'expliquer
en quoi les grands hommes ont été grands, les ressorts secrets de leur
génie, les motifs légitimes de leur influence. Ce n'est que longtemps
après leur mort, quand le temps a mis chaque chose à son rang, qu'on
peut discerner les défauts, les lacunes, les défaillances qui ont rendu
certaines parties de leur œuvre caduques ou nuisibles. Et même alors,
n'est-ce pas sur les parties durables et bienfaisantes qu'il est le plus
nécessaire d'insister? Les influences nuisibles n'ont d'ordinaire qu'un
temps; les influences bienfaisantes sont éternelles. C'est l'honneur de
la critique scientifique de notre siècle d'avoir su sympathiser avec les
esprits les plus divers pour les mieux comprendre, d'avoir cherché à
expliquer et à légitimer par conséquent, dans une certaine mesure, en
les expliquant, leur manière de sentir et de penser. Que dirait-on
aujourd'hui d'un critique qui jugerait Calvin d'après les piétistes
étroits et déplaisants qui se réclament de lui, Rabelais d'après les
chroniqueurs orduriers qui se disent rabelaisiens, Racine d'après
Campistron, Voltaire d'après M. Homais? qui reprocherait à Bossuet de
n'avoir pas conçu l'histoire universelle comme Herder ou Auguste Comte,
et à Pascal d'avoir eu pour disciples les convulsionnaires de
Saint-Médard? S'attacher surtout à mettre en lumière les côtés lumineux
du génie des grands penseurs et des grands artistes, et montrer de
préférence ce qu'ils ont ajouté aux jouissances esthétiques et aux
richesses intellectuelles et morales de l'humanité, c'est faire acte
d'équité. Lorsqu'il s'agit de contemporains à qui l'on doit le meilleur
de sa pensée, c'est un devoir de reconnaissance. Tu en as ainsi jugé
quand tu as écrit sur Lamartine un livre où le plus inspiré des poètes
trouvait son vrai critique chez un poète dont l'âme est parente de la
sienne. Le même sentiment m'a guidé dans ces esquisses plus modestes,
sur Renan, Taine et Michelet. J'ajouterai que ma sympathie et ma
reconnaissance pour ces trois hommes également et diversement grands, se
mêlent d'une nuance plus marquée d'admiration pour Renan, pour Taine de
respect, et pour Michelet d'affection._




PRÉFACE


Les trois maîtres dont je me suis proposé d'étudier l'œuvre et la vie,
résument, à mes yeux, ce qu'il y a d'essentiel dans l'œuvre historique
de notre pays et de notre siècle. Ils se complètent, tout en s'opposant
sur certains points. Je ne veux certes pas diminuer le mérite et la
gloire d'Augustin Thierry, de Guizot, de Mignet, de Tocqueville, de
Fustel de Coulanges; mais leur effort ne me semble pas avoir une portée
aussi étendue, aussi générale, aussi profonde que celui de Renan, Taine
et Michelet. L'histoire se propose trois objets principaux: critiquer
les traditions, les documents et les faits; dégager la philosophie des
actions humaines en découvrant les lois scientifiques qui les régissent;
rendre la vie au passé. Renan est par excellence l'historien critique,
Taine l'historien philosophe, Michelet l'historien créateur. Non sans
doute que Renan et Michelet aient manqué du sens philosophique, Taine et
Renan du sens de la vie, Michelet et Taine du sens critique; mais c'est
à Renan qu'il faut demander des leçons de critique; c'est chez Taine que
nous verrons la tentative la plus considérable qui ait été faite pour
constituer l'histoire en science au nom d'une conception philosophique,
et c'est à Michelet qu'il faut demander le secret de la vision et de la
résurrection du passé.

Logiquement cette reconstitution de l'histoire aurait dû être entreprise
après que les bases de la science historique et de la méthode critique
auraient été posées. Mais peut-être trop de critique et trop de
philosophie aurait paralysé l'audace créatrice; peut-être était-il
nécessaire, pour que Michelet pût, comme Ézéchiel, souffler sur les
ossements desséchés de la vallée de Josaphat, les revêtir de chair et
les pénétrer de l'esprit de vie, qu'il ne fût pas entravé par les
scrupules et les distinctions du critique, ni par les déductions
rigoureuses du savant. Ce n'est pas que la critique et la philosophie
lui fussent étrangères ou indifférentes; mais ce n'est pas en elles
qu'était sa force. Il s'est vanté d'avoir le premier en France utilisé
les documents d'archives pour écrire une histoire générale, recommandé
l'emploi méthodique des sources originales, et affirmé qu'il n'y a point
d'histoire sans érudition. Mais il faut reconnaître qu'il se servait
avec une grande liberté des matériaux ainsi amassés, et que c'était
l'homme d'imagination plus que le critique qui décidait de leur valeur
relative et de leur emploi. Comme la logique pour Taine, la vie était
pour lui la démonstration de la vérité; de même que la production d'un
corps organique par la synthèse chimique d'éléments simples mis
fortuitement en présence serait plus démonstrative que la plus
rigoureuse des analyses. Sa philosophie historique était si vague et
elle donnait une si grande place à l'autonomie humaine qu'elle excluait
d'avance toute conception scientifique de l'histoire. Le développement
de l'humanité était à ses yeux la lutte de la liberté contre la
fatalité, l'ascension à la fois providentielle et volontaire de l'homme
vers la pleine autonomie morale. Toute l'histoire était pour lui un
vaste symbolisme révélant l'essor progressif de la liberté morale, des
religions de l'Orient au Christianisme, du Christianisme à la Réforme,
de la Réforme à la Révolution française. Écrire l'histoire, c'est saisir
dans chaque époque les faits caractéristiques, dans chaque homme les
traits essentiels qui constituent leur valeur symbolique, qui en font
des «hiéroglyphes idéographiques». Heureusement Michelet avait une
science assez solide et une intuition assez spontanée du passé pour que
ce qu'il y avait de flottant et d'insuffisant dans ses conceptions
philosophiques ne paralysât pas sa puissance créatrice. Son instinct
profond de la vie, sa puissance de sympathie, ses dons de visionnaire,
lui ont permis d'imaginer et de montrer les hommes et les choses du
passé avec des couleurs qui donnent l'illusion de la réalité. Il est le
seul des romantiques chez qui la couleur locale ne soit pas le
trompe-l'œil d'un décor, mais l'évocation d'êtres vivants, de choses
réelles. Michelet a développé chez tous les historiens venus après lui
le sens de la vérité historique; Renan et Taine en particulier ont subi
profondément son influence.

Si, comme Michelet, Taine a pour but de faire revivre le passé, ce n'est
point à des procédés subjectifs de divination qu'il demande cette
résurrection. Il croit que la vie sous toutes ses formes, vie morale et
intellectuelle comme vie physique, a ses lois; et c'est la découverte,
puis la mise en action de ces lois qu'il assigne comme mission à
l'historien. Il croit à une statique et à une dynamique sociales, à une
anatomie, à une physiologie et même à une pathologie de l'histoire; il
pense que les hommes comme les actions des hommes sont des produits
nécessaires, et il voit toute l'histoire comme une chaîne infinie de
causes et d'effets. Il reconnaît sans doute que l'histoire, comme toutes
les sciences morales, est une science inexacte et ne comporte que des
approximations, mais il se laisse pourtant aller à tenter des
explications simples de phénomènes complexes et à affirmer au nom de la
logique mathématique dans un domaine où la vie dément constamment la
logique. Toutefois, si, entraîné par ses convictions déterministes,
Taine a parfois, par ses simplifications excessives et ses affirmations
trop absolues, mutilé la nature humaine et desséché les choses vivantes,
il a pourtant montré dans quelles conditions l'histoire peut devenir une
science et quelle méthode on doit suivre pour découvrir ce qu'elle peut
fournir à la science et à la philosophie. Car c'est le mérite éminent de
Taine d'avoir identifié la notion de science et celle de philosophie. Il
est vraisemblable que l'histoire deviendra difficilement une science au
sens propre du mot, et qu'elle devra se borner à des généralisations
philosophiques partielles; mais elle doit être pénétrée d'esprit
scientifique, et elle aura un caractère d'autant plus scientifique
qu'elle se rapprochera davantage de l'idée que Taine s'en est faite.

C'est la critique qui permettra de discerner en quelque mesure dans
l'histoire ce qui peut être objet de science de ce qui restera du
domaine de l'art et de la conjecture. Renan, qui s'est montré, lui
aussi, dans son œuvre historique, un créateur et un peintre d'une
merveille puissance, me paraît surtout grand pour avoir, avec une
pénétration et une sincérité sans égales, déterminé les vrais caractères
et les vraies conditions de la critique historique. Il a circonscrit le
domaine où la critique historique et l'observation scientifique peuvent
opérer à coup sûr, d'après des règles positives; mais il a osé dire
qu'en dehors de ce domaine, il entre dans la critique elle-même une part
de subjectivisme, un élément de tact, de divination et d'art. Ses
adversaires ne manquent pas de l'accuser d'introduire la fantaisie et
l'arbitraire dans l'histoire; ils ne voient pas dans ses hypothèses ce
qui s'y trouve en effet, le scrupule d'un esprit sensible à toutes les
nuances de la vérité, qui saisit avec une extraordinaire délicatesse
tout ce qu'il y a d'incertain, non seulement dans les documents de la
tradition historique, mais aussi dans la critique qu'on leur applique,
et qui accorde plus de certitude aux caractères généraux d'une époque
qu'aux faits particuliers. Ceux-ci n'ont qu'une valeur symbolique pour
ainsi dire, en ce qu'ils caractérisent un état social ou un état d'âme.
Personne n'a apporté autant de tact et de sagacité que Renan dans cette
divination critique du symbolisme de l'histoire, et nous croyons que ses
livres marqueront une date capitale dans l'évolution de la critique
historique. Personne n'a jamais eu au même degré que lui, le sens de
l'histoire. Il a rompu en visière avec ce pédantisme de la critique qui
prétend trancher les questions les plus complexes avec des données
incomplètes, au nom de règles absolues dont l'expérience à maintes fois
démontré la fragilité. Les hommes ont un si grand besoin de certitude
qu'ils ne sont pas éloignés de traiter comme un malfaiteur celui qui
leur interdit à la fois d'affirmer et de nier, et qui recommande le
doute comme un devoir. Renan n'a pas craint de dire et de montrer qu'il
y avait des degrés infinis de vraisemblance, mais que le domaine de la
certitude était extrêmement restreint; et que toutes les choses que nous
souhaiterions le plus de savoir sont en dehors de ce domaine. Il n'a pas
craint, après avoir ainsi tout remis en question, de tenter de
reconstituer l'histoire du passé telle qu'il pouvait se l'imaginer,
parce que l'homme a besoin d'imaginer, comme il a besoin de croire, et
parce que ce qu'il imagine comme ce qu'il croit contient une vérité
provisoire et partielle. On a dit de Mérimée qu'il fut dupe de la
prétention de n'être jamais dupe. On peut dire de Renan qu'il n'a jamais
été dupe parce qu'il a consenti à être dupe volontairement. Et c'est
ainsi qu'il a pu être tout à la fois un artiste incomparable et un
savant de premier ordre. Il égale presque Michelet par l'imagination,
mais sans se laisser entraîner par elle; il cherche comme Taine à
démêler dans l'histoire la vérité scientifique, mais il a une plus fine
perception des difficultés du problème. Personne n'a su, avec autant de
profondeur et de pénétration que lui, démêler et déterminer les
conditions et les limites de la connaissance.

Il est nécessaire d'écouter la leçon particulière de chacun de ces trois
maîtres. Ils se complètent et se corrigent l'un l'autre. Si l'on craint,
en se laissant séduire par les côtés ironiques et sceptiques du génie de
Renan, de ne plus voir dans l'histoire qu'un jeu décevant d'apparences
imaginaires, on écoutera la voix grave de Taine qui nous ordonne de
croire à la science et de découvrir sous les changeantes apparences la
vérité positive et les lois immuables de l'univers; si l'on craint, en
suivant les austères et durs enseignements de Taine, de perdre le sens
et l'amour de la nature et des hommes, on apprendra de Michelet que dans
la poursuite des vérités morales, il ne faut pas s'adresser à
l'intelligence seule, mais aussi à l'imagination et au cœur «d'où
jaillissent les sources de la vie.»




ERNEST RENAN


Il est difficile de parler avec équité d'un grand homme au moment où la
mort vient de l'enlever. Pour juger dans leur ensemble une vie et une
œuvre, il faut qu'un temps assez long nous permette de les considérer à
distance et comme en perspective, de même qu'il faut un certain recul
pour jouir d'un objet d'art. Le temps simplifie et harmonise toutes
choses; il fait disparaître, dans une œuvre, les parties secondaires et
caduques et met en lumière les parties essentielles et durables. C'est
le temps seul qui, dans les matériaux de valeur inégale dont se compose
la réputation d'un grand homme de son vivant, choisit les plus solides
pour élever à sa mémoire un monument impérissable.

Il est encore plus difficile de juger avec impartialité un grand homme
quand on l'a connu et aimé, quand on peut encore se rappeler le son
caressant de sa voix, la finesse de son sourire, la profondeur de son
regard, la pression affectueuse de sa main, quand on se sent encore, non
seulement subjugué par la supériorité de son esprit, mais comme
enveloppé de sa bienveillance et de sa bonté.

À ces difficultés d'ordre général s'en joint une autre quand il s'agit
d'un homme tel que fut Ernest Renan. Son œuvre est si considérable et si
variée, son érudition était si vaste, les sujets auxquels se sont
attachées ses recherches et sa pensée sont si divers qu'il faudrait,
pour être en mesure de parler dignement de lui, une science égale à la
sienne et un esprit capable comme le sien d'embrasser toutes les
connaissances humaines, toute la nature et toute l'histoire[1].

Pour toutes ces raisons, on comprendra que j'éprouve quelque hésitation
à parler de lui et que je ne puisse avoir la prétention de juger ni sa
personne ni son œuvre. Je ne me sens pour cela ni une compétence
suffisante, ni une indépendance assez complète d'esprit et de cœur
vis-à-vis d'un homme que j'aimais autant que je l'admirais. Mais, ayant
eu le privilège de le voir de près, appartenant à la génération qui a
suivi la sienne et qui a été nourrie de ses écrits et de son esprit, je
puis essayer de rappeler ce qu'il a été et ce qu'il a fait, et de
dégager la nature et les causes de l'influence qu'il a exercée en France
pendant la seconde moitié de notre siècle.




I


Rien de plus uni et de plus simple que la vie d'Ernest Renan. Elle a été
tout entière occupée par l'étude, l'enseignement, les joies de la
famille. Ses seules distractions ont été quelques voyages et les
plaisirs de la causerie dans des dîners d'amis et dans quelques salons.
Si, à deux reprises, en 1869, aux élections législatives de
Seine-et-Marne, et en 1876, aux élections sénatoriales des
Bouches-du-Rhône, Ernest Renan sollicita un mandat politique, il y fut
poussé par l'idée qu'un homme de sa valeur a le devoir de donner une
partie de son temps et de ses forces à la chose publique, s'il en a
l'occasion. Il n'avait apporté à ses campagnes électorales aucune fièvre
d'ambition. Quand il vit que la majorité des suffrages ne venait point
spontanément à lui, il renonça sans peine et sans regret à les
briguer[2].

Cette vie si tranquille et si heureuse eut pourtant ses heures de
trouble, on pourrait dire ses drames, mais des drames tout intérieurs,
des troubles purement intellectuels, moraux et religieux.

Ernest Renan était originaire de Tréguier (Côtes-du-Nord), une de ces
anciennes villes épiscopales de Bretagne qui ont conservé jusqu'à nos
jours leur caractère ecclésiastique, qui semblent de vastes couvents
grandis à l'ombre de leurs cathédrales et qui, dans leur pauvreté un peu
triste, n'ont rien de la banalité et de l'aisance bourgeoises des villes
de province du nord et du centre de la France. On peut encore visiter
l'humble maison, toute proche de la belle cathédrale fondée par saint
Yves, où Renan naquit le 27 février 1823; le petit jardin planté
d'arbres fruitiers où il jouait tout enfant, laissant errer sa vue sur
l'horizon calme et mélancolique des collines qui encadrent la rivière de
Tréguier. Son père, capitaine de la marine marchande et occupé d'un
petit commerce, était de vieille race bretonne (le nom de Renan est
celui d'un des plus vieux saints d'Armorique). Il transmit à son fils
l'imagination rêveuse de sa race, son esprit de simplicité
désintéressée. La mère était de Lannion, petite ville industrielle, qui
n'a rien de l'aspect monacal de Tréguier. Très pieuse, elle avait
cependant une élasticité et une gaieté de caractère que son fils
attribuait à son origine gasconne et dont il avait hérité. Sérieux
breton, vivacité gasconne, Renan a trop souvent insisté sur la
coexistence en lui de ces deux natures pour qu'il nous soit permis de le
contredire sur ce point; mais, en dépit d'apparences qui ont fait croire
à des observateurs superficiels que le gascon l'avait en lui emporté sur
le breton, le sérieux a eu la première, la plus large part dans ce qu'il
a pensé, fait et écrit.

La vie du reste commença par être pour lui plus qu'austère; elle fut
sévère et dure. Son père périt en mer, alors que lui-même était encore
enfant, et ce ne fut qu'à force d'économie et de privations que sa mère
put subvenir à l'éducation de ses trois enfants. Ernest Renan, loin de
garder rancune à la destinée de ces années misérables, lui resta
reconnaissant de lui avoir fait connaître et aimer la pauvreté. Il eut
toute sa vie l'amour des pauvres, des humbles, du peuple. Il ne
s'éloigna jamais des parents de condition plus que modeste qu'il avait
conservés en Bretagne. Dans les dernières années de sa vie, il aimait à
les aller revoir, comme il avait tenu à conserver intacte la petite
maison où s'était écoulée son enfance. Sa sœur Henriette, de douze ans
plus âgée que lui, personne remarquable par la force de son esprit et de
son caractère comme par la tendresse passionnée de son cœur, se dévoua
aux siens, et, après avoir donné des leçons à Tréguier, elle se résigna,
d'abord à entrer dans un pensionnat à Paris, puis à accepter une place
d'institutrice en Pologne, sans cesser de suivre avec une sollicitude
maternelle les progrès de son plus jeune frère, dont elle avait deviné
la haute intelligence. Le jeune Ernest faisait à Tréguier ses humanités
dans un séminaire dirigé par de bons prêtres; il y était un écolier doux
et studieux, qui remportait sans peine tous les premiers prix et ne
voyait pas devant lui de plus bel avenir que d'être, dans son pays
natal, un prêtre instruit et dévoué, plus tard peut-être chanoine de
quelque église cathédrale. Mais sa sœur avait connu à Paris un jeune
abbé, intelligent et ambitieux, M. Dupanloup, qui venait de prendre la
direction du petit séminaire de Saint-Nicolas-du-Chardonnet, et qui
cherchait à recruter des sujets brillants. Elle lui parla des aptitudes
et des succès de son frère, et, à quinze ans et demi, Ernest Renan se
trouva transplanté à Paris. Il émerveilla ses nouveaux maîtres par sa
précoce maturité, par sa merveilleuse facilité de travail; et, après
avoir fait brillamment sa philosophie au séminaire d'Issy, il entra à
Saint-Sulpice pour y étudier la théologie. Saint-Sulpice était alors en
France le seul séminaire où se fût perpétuée la tradition des fortes
études et en particulier la connaissance des langues orientales. Les
Pères qui y enseignaient, et spécialement le Père Le Hir, orientaliste
éminent, rappelaient, par l'austérité de leur vie, par la profondeur de
leur érudition, les grands savants que l'Église a produits au XVIIe et
au XVIIIe siècles.--Renan devint rapidement l'ami, puis l'émule de ses
maîtres. Ceux-ci voyaient déjà en lui une gloire future de la maison,
sans se douter que les leçons mêmes qu'il y recevait allaient l'en
détacher pour toujours.

C'est une crise purement intellectuelle qui fit sortir Renan du
séminaire. L'état de prêtre lui souriait; il avait reçu avec une joie
pieuse les ordres mineurs, et aucune des obligations morales de la
vocation ecclésiastique ne lui pesait. La vie du monde lui faisait peur;
celle de l'Église lui paraissait douce. Il n'y avait en lui aucun
penchant à la raillerie ou à la frivolité. Mais, en lui enseignant la
philologie comparée et la critique, en lui faisant scruter les livres
saints, les prêtres de Saint-Sulpice avaient mis entre les mains de leur
jeune élève le plus redoutable des instruments de négation et de doute.
Son esprit lucide, pénétrant et sincère, vit la faiblesse de la
construction théologique sur laquelle repose toute la doctrine
catholique. Ce qu'il avait appris à Issy de sciences naturelles et de
philosophie venait confirmer les doutes que la critique philologique et
historique lui inspirait sur l'infaillibilité de l'Église et de
l'Écriture sainte, et sur la doctrine qui fait de la révélation
chrétienne le centre de l'histoire et l'explication de l'univers. Le
cœur déchiré (car il allait contrister non seulement des maîtres
vénérés, mais encore une mère tendrement aimée), il n'hésita pourtant
pas un instant à obéir au devoir que la droiture de son esprit et de sa
conscience lui imposait. Il quitta l'asile paisible qui lui promettait
un avenir assuré pour vivre de la dure vie de répétiteur dans une
institution du quartier latin et entreprendre, à vingt-deux ans, la
préparation des examens qui pouvaient lui ouvrir la carrière du
professorat. Son admirable sœur lui vint en aide dans ce moment
difficile. Arrivée avant lui, par ses propres réflexions et ses propres
études, aux mêmes convictions négatives, elle avait évité de jamais
troubler de ses doutes l'esprit de son jeune frère. Mais, quand il
s'ouvrit à elle et lui écrivit ses motifs de quitter le séminaire et de
renoncer à la prêtrise, elle fut inondée de joie et lui envoya ses douze
cents francs d'économies pour l'aider à franchir les difficultés des
premiers temps de liberté.

Il n'eut pas besoin d'épuiser ce fonds de réserve. Grâce à ses
prodigieuses facultés intellectuelles et à la science déjà considérable
acquise pendant ses années de séminaire, Renan put rapidement se créer
une situation indépendante et marcha désormais de succès en succès. On
reste confondu en voyant ce qu'il sut faire et produire pendant les cinq
années qui suivirent sa sortie de Saint-Sulpice, de la fin de 1845 à
1850. Il conquit tous ses grades universitaires, du baccalauréat à
l'agrégation de philosophie, où il fut reçu premier en 1848. Il obtint,
la même année, de l'Académie des inscriptions, le prix Volney, pour un
grand ouvrage, l'_Histoire générale et système comparé des langues
sémitiques_ (publiée en 1855), et, deux ans plus tard, un autre prix sur
l'_Étude du grec au moyen âge_. Il faisait en 1849-1850 des recherches
dans les bibliothèques d'Italie[3] et en rapportait sa thèse de doctorat
soutenue en 1852, un livre sur _Averroès et l'Averroïsme_, capital pour
l'histoire de l'introduction de la philosophie grecque en Occident par
les Arabes. En même temps, il publiait dans des recueils périodiques
plusieurs essais, entre autres celui qui, remanié, est devenu son livre
sur l'_Origine du langage_, et il écrivait un ouvrage considérable sur
l'_Avenir de la science_, qu'il n'a imprimé qu'en 1890.

Ce livre, composé en quelques mois par un jeune homme de vingt-cinq ans,
contient déjà toutes les idées sur la vie et sur le monde qu'il répandra
en détail dans tous ses écrits; mais elles sont affirmées ici avec un
ton de conviction enthousiaste et de certitude qu'il atténuera de plus
en plus dans ses écrits ultérieurs, sans rien abandonner d'ailleurs du
fond même de sa doctrine. Il salue l'aurore d'une ère nouvelle, où la
conception scientifique de l'univers succèdera aux conceptions
métaphysiques et théologiques. Les sciences de la nature surtout et les
sciences historiques et philologiques sont non seulement les
libératrices de l'esprit, mais encore les maîtresses de la vie.
Pédagogie, politique, morale, tout sera régénéré par la science. Par
elle seule, la justice sera fondée parmi les hommes, et elle deviendra
pour eux une source et une forme de religion[4].

Sur les conseils d'Augustin Thierry et de M. de Sacy, E. Renan ne publia
pas ce volume, dont le don dogmatique et sévère aurait rebuté les
lecteurs et dont les idées étaient trop neuves et trop hardies pour être
acceptées toutes à la fois. Les Français auraient pu aussi s'étonner de
l'admiration enthousiaste de Renan pour l'Allemagne, en qui il voyait la
patrie de cet idéalisme scientifique dont il se faisait l'apôtre.
Augustin Thierry enfin était inquiet de voir son jeune ami dépenser d'un
seul coup tout son capital intellectuel. Il lui persuada de le débiter
en détail dans des articles donnés à la _Revue des Deux Mondes_ et au
_Journal des Débats_. C'est ainsi que Renan devint le premier de nos
essayistes, et, dans des articles de critique littéraire et
philosophique, mit en circulation, sous une forme légère, aisée,
accessible à tous, ses idées les plus audacieuses et toutes les
découvertes de la philologie comparée et de l'exégèse rationaliste. Ce
sont ces essais, où son talent littéraire s'affina et s'assouplit et où
le fonds le plus solide de pensées et de connaissances s'unissait à une
virtuosité prestigieuse de style, qui ont formé les admirables volumes
intitulés: _Essais de morale et de critique; Études d'histoire
religieuse; Nouvelles études d'histoire religieuse_. Sa renommée
littéraire grandissait rapidement, tandis que ses ouvrages d'érudition
le faisaient entrer, dès 1856, à l'Académie des inscriptions, âgé
seulement de trente-trois ans.




II


Depuis 1851, il était attaché à la Bibliothèque nationale, et cette
place modeste, avec le revenu, de plus en plus important, de ses essais
littéraires, lui avait permis de se marier en 1886. Il avait trouvé en
mademoiselle Scheffer, fille du peintre Henry Scheffer et nièce du
célèbre Ary Scheffer, une compagne capable de le comprendre et digne de
l'aimer. Ce mariage faillit être dans sa vie l'occasion d'un nouveau
drame intime. Depuis 1850, Ernest Renan vivait avec sa sœur Henriette;
leur communauté de sentiments et de pensées s'était encore accrue par
cette communauté d'existence et de labeur, et Henriette, qui pensait que
son frère, en quittant l'Église pour la science, n'avait fait que
changer de prêtrise, ne supposait pas que cette union pût jamais être
dissoute. Quand son frère lui parla de ses intentions de mariage, elle
laissa voir un si cruel trouble intérieur que celui-ci résolut de
renoncer à un projet qui paraissait menacer le bonheur d'un être si
dévoué et si cher. Mais alors ce fut mademoiselle Renan elle-même qui
courut chez mademoiselle Scheffer la supplier de ne pas renoncer à son
frère et qui hâta la conclusion d'une union dont l'idée seule l'avait
bouleversée. Sa vie, du reste, ne fut pas séparée de celle de son frère.
Elle s'attacha passionnément à ses enfants. Quand Ernest Renan partit en
1860 pour la Phénicie, chargé d'une mission archéologique, elle
l'accompagna et y resta avec lui quand madame Renan dut rentrer en
France. Ces quelques mois de vie à deux furent sa dernière joie. La
fièvre les saisit l'un et l'autre à Beyrouth. Elle mourut, tandis que
lui, terrassé par le mal, avait à peine conscience du malheur qui le
frappait. Dans le petit opuscule biographique consacré à sa sœur
Henriette, la plus belle de ses œuvres, et un des plus purs
chefs-d'œuvre de la prose française, E. Renan a gravé pour la postérité
l'image de cette femme supérieure et dit avec une éloquence poignante ce
que sa perte fut pour lui.




III


Il rapportait de Syrie, non seulement les inscriptions et les
observations archéologiques qu'il publia dans le volume de la _Mission
de Phénicie_, paru de 1863 à 1874 par livraisons, mais aussi la première
ébauche de sa _Vie de Jésus_, l'introduction de l'œuvre capitale de sa
vie: l'_Histoire des origines du Christianisme_, qui forme sept volumes
in-8°. Il avait déjà abordé dans ses essais un grand nombre de problèmes
religieux et de questions de critique et d'exégèse sacrées, mais il ne
voulait pas se borner à l'analyse et à la critique. Il voulait
entreprendre quelque grand travail de synthèse et de reconstitution
historiques. Les questions religieuses lui avaient toujours paru les
questions vitales de l'histoire et celles où peuvent le mieux
s'appliquer les deux qualités essentielles de l'historien: la
pénétration critique et la divination imaginative qui ressuscite les
civilisations et les personnages disparus. C'est au christianisme,
c'est-à-dire au plus grand phénomène religieux de l'histoire, que Renan
appliqua ses qualités d'érudit, de peintre et de psychologue. Il devait
plus tard compléter son ouvrage en y ajoutant, pour introduction, une
_Histoire d'Israël_, dont il a publié trois volumes et dont les deux
derniers, achevés peu de temps avant sa mort, ont paru en 1893 et 1894.

L'apparition de la _Vie de Jésus_ fut, non seulement un grand événement
littéraire, mais un fait social et religieux d'une portée immense.
C'était la première fois que la vie du Christ était écrite à un point de
vue entièrement laïque, en dehors de toute conception supra-naturaliste,
dans un livre destiné, non aux savants et aux théologiens, mais au grand
public. Malgré les ménagements infinis avec lesquels Renan avait
présenté sa pensée, malgré le ton respectueux et attendri qu'il prenait
en parlant du Christ, peut-être même à cause de ces ménagements et de ce
respect, le scandale fut prodigieux. Le clergé sentit très bien que
cette forme d'incrédulité qui s'exprimait avec la gravité de la science
et l'onction de la piété, était bien plus redoutable que la raillerie
voltairienne; venant d'un élève des écoles ecclésiastiques, le sacrilège
à ses yeux était doublé d'une trahison, l'hérésie aggravée d'une
apostasie. Le gouvernement impérial, qui avait nommé en 1862 E. Renan
professeur de philologie sémitique au Collège de France, eut la
faiblesse de le révoquer en 1863, en présence des clameurs que souleva
la _Vie de Jésus_. Il avait eu la naïveté de lui offrir, comme
compensation, une place de conservateur à la Bibliothèque nationale.

Renan répondit au ministre, en style biblique: Garde ton argent
(_Pecunia tua tecum sit_); et, libre désormais de tout souci matériel,
grâce au prodigieux succès de son livre, le «blasphémateur européen»,
comme l'appelait Pie IX, continua tranquillement son œuvre[5]. Ce ne fut
qu'en 1870, quand l'Empire fut tombé, que sa chaire lui fut rendue. Ses
cours, commencés au milieu même du siège de Paris, ont toujours eu un
caractère strictement scientifique et philologique qui en écartait le
public frivole et ne les rendait accessibles qu'à un petit nombre de
véritables élèves, alors qu'il lui était si aisé d'attirer la foule à
ses cours, rien qu'en y professant ces livres avant de les publier; il
dédaigna toujours ces succès faciles et ne songea qu'à faire progresser
la science qu'il était chargé d'enseigner. Il devint, en 1883,
l'administrateur respecté du grand établissement scientifique dont il
avait été chassé comme indigne vingt ans auparavant. Lancé, par la
publication de la _Vie de Jésus_, dans la lutte religieuse, attaqué avec
violence par les uns, défendu et admiré avec passion par les autres,
ayant à souffrir souvent de la vulgarité de certains admirateurs, E.
Renan ne s'abaissa point à la polémique; il ne permit point que la
sérénité de sa pensée fut altérée par ces querelles[6], et il continua à
parler de l'Église catholique et du christianisme avec la même
impartialité, je dirai plus, avec la même sympathie respectueuse et
indépendante.




IV


L'année 1870 marque une date importante dans la vie d'Ernest Renan. Ce
fut encore une année de crise. L'Allemagne, qui avait été, au moment où
il s'était émancipé de son éducation ecclésiastique, la seconde mère de
son intelligence, l'Allemagne, dont il avait exalté si haut le caractère
purement idéaliste, en qui il voyait la maîtresse du monde moderne en
érudition, en poésie et en métaphysique, lui apparaissait maintenant
sous une face nouvelle, froidement réaliste, orgueilleusement et
brutalement conquérante. Comme il avait rompu avec l'Église, sans cesser
de reconnaître sa grandeur et les services qu'elle avait rendus et
qu'elle rendait encore au monde, il sentit, non sans douleur, se
relâcher presque jusqu'à se briser le lien moral qui l'attachait à
l'Allemagne, mais sans renier jamais la dette de reconnaissance
contractée envers elle, sans chercher jamais à rabaisser ses mérites et
ses vertus. On trouvera l'expression éloquente de ses sentiments dans
ses lettres au docteur Strauss, écrites en 1871, dans son discours de
réception à l'Académie française et dans sa lettre à un ami d'Allemagne
de 1878. En même temps, une évolution se produisait dans ses conceptions
politiques. Aristocrate par tempérament, monarchiste constitutionnel par
raisonnement, il se trouvait appelé à vivre dans une société
démocratique et républicaine. Convaincu que les grands mouvements de
l'histoire ont leur raison d'être dans la nature même des choses et
qu'on ne peut agir sur ses contemporains et son pays qu'en en acceptant
les tendances et les conditions d'existence, il sut apprécier les
avantages de la démocratie et de la République sans en méconnaître les
difficultés et les dangers.

Ernest Renan était désormais en pleine possession de son génie, de son
originalité, et en pleine harmonie avec son temps.--Émancipé de
l'Église, il était l'interprète de la libre pensée sous sa forme la plus
élevée et la plus savante dans un pays qui voyait dans le cléricalisme
l'ennemi le plus redoutable de ses institutions nouvelles; émancipé de
l'Allemagne, il avait trouvé dans les malheurs mêmes de la patrie un
aliment et un aiguillon à son patriotisme, et il s'efforçait de faire de
ses écrits l'expression la plus parfaite du génie français; émancipé de
toute attache aux régimes politiques disparus, il pouvait donner à la
France nouvelle les conseils et les avertissements d'un ami clairvoyant
et d'un serviteur dévoué.



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