20000 Free eBooks
Library for Free Download eBooks and Read Online

Your last book:

You dont read books at this site.

Total books at library:
about 20000

You can read online and download ebooks for free!

Ebooks by authors: A B C D E F G H I J K L M N O P Q R S T U V W X Y Z 
Mistral, Frédéric / Mes Origines; Mémoires Et Récits De Frédéric Mistral
This eBook was produced by Walter Debeuf





Mes Origines.

Mmoires et rcits.
(Traduction du provenal)

par Frdric Mistral.


CHAPITRE I.

AU MAS DU JUGE.

Les Alpilles. -- La chanson de Maillane. -- Ma famille. -- Matre
Franois, mon pre. -- Dlade, ma mre. -- Jean du Porc. -- L'aeul
tienne. -- La mre-grand Nanon. -- La foire de Beaucaire. -- Les
fleurs de glais.

D'aussi loin qu'il me souvienne, je vois devant mes yeux, au Midi
l-bas, une barre de montagnes dont les mamelons, les rampes, les
falaises et les vallons bleuissaient du matin aux vpres, plus ou
moins clairs ou foncs, en hautes ondes. C'est la chane des
Alpilles, ceinture d'oliviers comme un massif de roches grecques, un
vritable belvdre de gloire et de lgendes.

Le sauveur de Rome, Caus Marius, encore populaire dans toute la
contre, c'est au pied de ce rempart qu'il attendit les Barbares,
derrire les murs de son camp; et ses trophes triomphaux,
Saint-Rey sur les Antiques, sont, depuis deux mille ans, dors par le
soleil. C'est au penchant de cette cte qu'on rencontre les tronons
du grand aqueduc romain qui menait les eaux de Vaucluse dans les
Arnes d'Arles: conduit que des gens du pays nomment _Ouide di
Sarrasin_ (pierre des Sarrasins), parce que c'est par l que les
Maures d'Espagne s'introduisirent dans Arles. C'est sur les rocs
escarps de ces collines que les princes des Baux avaient leur
chteau fort. C'est dans ces vals aromatiques, aux Baux, Romanin
et Roque-Martine, que tenaient cour d'amour les belles chtelaines
du temps des troubadours. C'est Mont-Majour que dorment, sous les
dalles du clotre, nos vieux rois arlsiens. C'est dans les grottes
du Vallon d'Enfer, de Cordes, qu'errent encore nos fes. C'est sous
ces ruines, romaines ou fodales, que gt la Chvre d'Or.

Mon village, Maillane, en avant des Alpilles, tient le milieu de la
plaine, une large et riche plaine, qu'en mmoire peut-tre du consul
Caus Marius on nomme encore _Le Caieou_.

-- Quand je luttais, me disait une fois le petit Maillanais, -- un
vieux lutteur de l'endroit, -- j'ai beaucoup voyag, en Languedoc
comme en Provence... Mais jamais je ne vis une plaine aussi unie que
ce terroir. Si, depuis la Durance jusqu' la mer, l-bas, on tirait
un trait de charrue droit comme une chandelle, un sillon de vingt
lieues, l'eau y courrait toute seule, rien qu'au niveau pendant.
Aussi, quoique nos voisins nous traitent de _mange-grenouilles_, les
Maillanais convinrent toujours que, sous la chape du soleil, il n'est
pas de pays plus joli que le leur et, un jour qu'ils m'avaient
demand quelques couplets pour la chorale du village, voici, ce
propos, les vers que je leur fis:

_Maillane est beau, Maillane plat -- et se fait beau de plus en
plus; Maillane ne s'oublie jamais; -- il est l'honneur de la contre
-- et tient son nom du mois de Mai.

Que vous soyez Paris ou Rome, -- pauvres conscrits, rien ne vous
charme; -- Maillane est pour vous sans pareil -- et vous aimeriez y
manger une pomme -- que dans Paris un perdreau.

Notre patrie n'a pour remparts -- que les grandes haies de cyprs --
que Dieu fit tout exprs pour elle; -- et quand se lve le mistral,
-- il ne fait que branler le berceau.

Tout le dimanche on fait l'amour; -- puis au travail, sans trve, --
s'il faut le lundi se ployer, --nous buvons le vin de nos vignes,
nous mangeons le pain de nos bls._

La vieille bastide o je naquis, en face des Alpilles, touchant le
Clos-Crma, avait nom le Mas du Juge, un tnement de quatre paires de
btes de labour, avec son premier charretier, ses valets de charrue,
son ptre, sa servante (que nous appelions la _tante_) et plus ou
moins d'hommes au mois, de journaliers ou journalires, qui venaient
aider au travail, soit pour les vers soie, pour les sarclages, pour
les foins, pour les moissons ou les vendanges, soit pour la saison
des semailles ou celles de l'olivaison.

Mes parents, des _mnagers_, taient de ces familles qui vivent sur
leur bien, au labeur de la terre, d'une gnration l'autre! Les
mnagers, au pays d'Arles, forment une classe part: sorte
d'aristocratie qui fait la transition entre paysans et bourgeois, et
qui comme toute autre, a son orgueil de caste. Car si le paysan,
habitant du village, cultive de ses bras, avec la bche ou le hoyau,
ses petits lopins de terre, le mnager, agriculteur en grand, dans
les _mas_ de Camargue, de Crau ou d'autre part, lui, travaille debout
en chantant sa chanson, la main la charrue.

C'est bien ce que je dis dans les quelques couplets suivants, chants
aux noces de mon neveu:

_Nous avons tenu la charrue -- avec assez d'honneur -- et conquis le
terroir -- avec cet instrument.

Nous avons fait du bl -- pour le pain de Nol -- et de la toile
rousse pour nipper la maison.

Tout chemin va Rome: ne quittez donc pas le mas, -- et vous
mangerez des pommes, -- puisque vous les aimez._

Mais si, parbleu, nous voulions hausser nos fentres, comme le font
tant d'autres, sans trop d'outrecuidance nous pourrions avancer que
la gent mistralienne descend des Mistral dauphinois, devenus, par
alliance, seigneurs de Montdragon et puis de Romanin. Le clbre
pendentif qu'on montre Valence est le tombeau de ces Mistral. Et,
Saint-Remy, nid de ma famille (car mon pre en sortait), on peut
voir encore l'htel des Mistral de Romanin, connu sous le nom de
Palais de la Reine Jeanne.

Le blason des Mistral nobles a trois feuilles de trfle avec cette
devise assez prsomptueuse: _"Tout ou Rien."_ Pour ceux, et nous en
sommes, qui voient un horoscope dans la fatalit des noms
patronymiques ou le mystre des rencontres, il est curieux de trouver
la Cour d'Amour de Romanin unie, dans le pass, la seigneurie de
Mistral dsignant le grand souffle de la terre de Provence, et,
enfin, ces trois trfles marquant la destine de notre famille
terrienne.

-- Le trfle, nous dclara, un jour, le Sr Peladan, qui, lorsqu'il a
quatre feuilles, devient talismanique, exprime symboliquement l'ide
de Verbe autochtone, de dveloppement sur place, de lente croissance
en un lieu toujours le mme. Le nombre trois signifie la maison
(pre, mre, fils),
au sens divinatoire. Trois trfles signifient donc trois harmonies
familiales succdentes, ou neuf, qui est le nombre du sage l'cart.
La devise _Tout ou Rien_ rimerait aisment ces fleurs sdentaires
et qui ne se transplantent pas: devise, comme emblme, de terrien
endurci.

Mais laissons l ces bagatelles. Mon pre, devenu veuf de sa
premire femme, avait cinquante-cinq ans lorsqu'il se remaria, et je
suis le crot de ce second lit. Voici comment il avait fait la
connaissance de ma mre:

Une anne, la Saint-Jean, matre Franois Mistral tait au milieu
de ses bls, qu'une troupe de moissonneurs abattait la faucille.
Un essaim de glaneuses suivait les tcherons et ramassait les pis
qui chappaient au rteau. Et voil que mon seigneur pre remarqua
une belle fille qui restait en arrire, comme si elle et eu peur de
glaner comme les autres. Il s'avana prs d'elle et lui dit:

-- Mignonne, de qui es-tu? Quel est ton nom?

La jeune fille rpondit:

-- Je suis la fille d'tienne Poulinet, le maire de Maillane. Mon
nom est Dlade.

-- Comment! dit mont pre, la fille de Poulinet, qui est le maire de
Maillane, va glaner?

-- Matre, rpliqua-t-elle, nous sommes une grosse famille: six
filles et deux garons, et notre pre, quoiqu'il ait assez de bien,
quand nous lui demandons de quoi nous attifer, nous rpond: "Mes
petites, si vous voulez de la parure, gagnez-en." Et voil pourquoi
je suis venue glaner.

Six mois aprs cette rencontre, qui rappelle l'antique scne de Ruth
et de Booz, le vaillant mnager demanda Dlade matre Poulinet, et
je suis n de ce mariage.

Or donc, ma venue au monde ayant eu lieu le 8 septembre de l'an 1830,
dans l'aprs-midi, la gaillarde accouche envoya qurir mon pre, qui
tait en ce moment, selon son habitude, au milieu de ses champs. En
courant, et du plus loin qu'il put se faire entendre:

-- Matre, cria le messager, venez! car la matresse vient
d'accoucher maintenant mme.

-- Combien en a-t-elle fait? demanda mon pre.

-- Un beau, ma foi.

-- Un fils! Que le bon Dieu le fasse grand et sage!

Et sans plus, comme si de rien n'tait, ayant achev son labour, le
brave homme, lentement, s'en revint la ferme. Non point qu'il ft
moins tendre pour cela; mais lev, endoctrin, comme les Provenaux
anciens, avec la tradition romaine, il avait dans ses manires,
l'apparente rudesse du vieux _pater familias_.

On me baptisa Frdric, en mmoire, parat-il, d'un pauvre petit gars
qui, au temps o mon pre et ma mre se _parlaient_, avait fait
gentiment leurs commissions d'amour, et qui, peu de temps aprs,
tait mort d'une insolation. Mais, comme elle m'avait eu
Notre-Dame de Septembre, ma mre m'a toujours dit qu'elle m'avait
voulu donner le prnom de Nostradamus, d'abord pour remercier la Mre
de Dieu, ensuite par souvenance de l'auteur des _Centuries_, le
fameux astrologue natif de Saint-Remy. Seulement, ce nom mystique et
mirifique, n'est-ce pas? que l'instinct maternel avait si bien
trouv, on ne voulut l'accepter ni la mairie ni au presbytre.

Ma premire sortie sur les bras de ma mre, qui me nourrissait de son
lait, lorsqu'elle fit ses relevailles, -- tout cela vaguement, dans
une lointaine brume, il me semble le revoir: elle, ma pauvre mre,
dans la beaut, l'clat de sa pleine jeunesse, prsentant avec
orgueil son "roi" ses amies, et, crmonieuses, les amies et
parentes nous accueillant avec les flicitations d'usage et m'offrant
une couple d'oeufs, un quignon de pain, un grain de sel et une
allumette, avec ces mots sacramentels:

-- Mignon, sois plein comme un oeuf, sois bon comme le pain, sois
sage comme le sel, sois droit comme une allumette.

On trouvera peut-tre tant soit peut enfantin de raconter ces choses.
Mais, aprs tout, chacun est libre, et, moi, il m'agre de
revenir, par songerie, dans mon premier maillot et dans mon berceau
de mrier et dans mon chariot roulettes, car, l, je ressuscite le
bonheur de ma mre dans ses plus doux tressaillements.

Quand j'eus six mois, on me dlivra de la bande qui enveloppait mes
langes (car Nanounet, ma mre-grand, avait trs fort recommand de me
tenir serr point, parce que, disait-elle, les enfants bien
emmaillots ne sont ni bancals ni bancroches), et, le jour de la
Saint-Joseph, selon l'us de Provence, on me "donna les pieds" et,
triomphalement, ma mre m'apporta l'glise de Maillane; et sur
l'autel du saint, en me tenant par les lisires, pendant que ma
marraine me chantait : _Avne, Avne, Avne_ (Viens, viens, viens),
on me fit faire mes premiers pas.

A Maillane, chaque dimanche, nous venions pour la messe. Ctait une
demi-lieue de chemin pour le moins. Ma mre, tout le long, me
dorlotait dans ses bras. Oh! le sein nourricier, ce nid doux et
moelleux! Je voulais toujours, toujours, quil me portt encore un
peu... Mais, une fois, -- javais cinq ans, -- mi-chemin du
village, ma pauvre mre me dposa en disant:

-- Oh! tu pses trop, maintenant; je ne puis plus te porter.

Aprs la messe, avec ma mre, nous allions voir mes grands-parents,
dans leur belle cuisine vote en pierre blanche, o, de coutume, les
bourgeois du lieu, M. Deville, M. Dumas, M. Ravoux, le Cadet Rivire,
en se promenant sur les dalles, entre lvier et la chemine,
venaient parler du gouvernement.

M. Dumas, qui avait t juge et qui stait dmis en 1830, aimait,
sur toute chose, donner des conseils, comme celui- ci, par exemple,
quavec sa grosse voix, il rptait, tous les dimanches, aux jeunes
mres qui dodelinaient leurs mioches:

-- Il ne faut donner aux enfants ni couteau, ni cl, ni livre : parce
qu'avec un couteau lenfant peut se couper; une cl, il peut la
perdre et, un livre, le dchirer.

M. Durnas ne venait pas seul: avec son opulente pouse et leurs onze
ou douze enfants, ils remplissaient le salon, le beau salon des
anctres, tout tapiss de toile peinte, de Mar- seille, reprsentant
des oisillons et des paniers en fleurs, et l, pour taler
lducation de sa ligne, il faisait, non sans orgueil, dclamer,
vers vers, mot mot, un peu lun, un peu lautre, le rcit de
_Thramne_:

_A peine nous sortions des portes de Trzne...
De Trgne... Il tait sur son char... sur chon sar...
Ses gardes affligs... affizs...
Imitaient son silence autour de lui rangs...
Lui ranzs._

Ensuite, il disait ma mre:

-- Et le vtre, Dlade, lui apprenez-vous rien pour rciter?

-- Si rpondait navement ma mre: il sait la sornette de Jean du
Porc.

-- Allons, mignon, dis Jean du Porc, me criait tout le monde.

Et alors en baissant la tte, jnonnais timidement:

_Qui est mort? Jean du Porc. Qui le pleure? Le roi Maure Qui
le rit? La perdrix. Qui le chante? La calandre Qui en sonne
le glas? Le cul de la pole. Qui en porte le deuil? Le cul du
chaudron._

C'est avec ces contes-l, chants de nourrices et sornettes, que nos
parents, cette poque, nous apprenaient parler la bonne langue
provenale; tandis qu prsent, la vanit ayant pris le dessus dans
la plupart des familles, cest avec le systme de lexcellent M.
Dumas que lon enseigne les enfants et quon en fait de petits niais
qui sont, dans le pays, tels que des enfants trouvs, sans attaches
ni racines, car il est de mode, aujourdhui, de renier absolument
tout ce qui est de tradition.

Il faut que je parle un peu, maintenant, du bonhomme Etienne, mon
aeul maternel. Il tait, comme mon pre, mnager propritaire,
dune bonne maison comme lui, et dun bon sang : avec cette
diffrence que, du ct des Mistral, ctaient des laborieux, des
conomes, des amasseurs de biens, qui, en tout le pays, navaient pas
leurs pareils, et que, du ct de ma mre, tout fait insouciants et
ntant jamais prts pour aller au labour, ils laissaient leau
courir et mangeaient leur avoir. Laeul tienne, pour tout dire,
tait (devant Dieu soit-il) un vrai Roger Bontemps.

Bien quil et huit enfants, entre lesquels six filles (qui,
lheure des repas, se faisaient servir leur part et puis allaient
manger dehors, sur le seuil de la maison, leur assiette la main),
ds quil y avait fte quelque part, en avant! Il partait pour trois
jours avec les camarades. Il jouait, bambochait tant que duraient les
cus; puis, souple comme un gant, quand les deux toiles se touchaient
(1), le quatrime jour il rentrait au logis et, alors, grandmaman
Nanon, une femme du bon Dieu, lui criait:

-- Nas-tu pas honte, dissipateur que tu es, de manger comme a le
bien de tes filles I

(1) Quand la poche est vide.

-- H! bonasse, rpondait-il, de quoi vas-tu t'inquiter? Nos
fillettes sont jolies, elles se marieront sans dot. Et tu verras,
Nanon, ma mie, nous n'en aurons pas pour les derniers.

Et, amadouant ainsi et cajolant la bonne femme, il lui faisait donner
sur son douaire des hypothques aux usuriers, qui lui prtaient de
l'argent cinquante ou cent pour cent, ce qui ne l'empchait pas,
quand ses compagnons de jeu venaient, de faire, avec eux, le branle
devant la chemine, en chantant tous ensemble:

_Oh! la charmante vie que font les gaspilleurs!
Ce sont de braves gens,
Quand ils n'ont plus d'argent._

Ou bien ce rigaudon qui les faisait crever de rire:

_Nous sommes trois qui n'avons pas le sou, -- Qui n'avons pas le sou,
-- Qui n'avons pas le sou. -- Et le compre qui est derrire, -- N'a
pas un denier, -- N'a pas un denier._

Et quand ma pauvre aeule se dsolait de voir ainsi partir, l'un
aprs l'autre, les meilleurs morceaux, la fleur de son beau
patrimoine:

-- Eh! bcasse, que pleures-tu? lui faisait mon grand-pre, pour
quelques lopins de terre? Il y pleuvait comme la rue.

Ou bien:

-- Cette lande, quoi! ce qu'elle rendait, ma belle, ne payait pas les
impositions!

Ou bien:

-- Cette friche-l? les arbres du voisin la desschaient comme
bruyre.

Et toujours, de cette faon, il avait la riposte aussi prompte que
joyeuse... Si bien qu'il disait mme, en parlant des usuriers:

-- Eh! morbleu, c'est bien heureux qu'il y ait des gens pareils.
Car, sans eux, comment ferions-nous, les dpensiers, les gaspilleurs,
pour trouver du quibus, en un temps o comme on sait, l'argent est
marchandise?

C'tait l'poque, en ce temps-l, o Beaucaire, avec sa foire,
faisait merveille sur le Rhne; il venait l du monde, soit par eau,
soit par terre, de toutes les nations, jusqu' des Turcs et des
ngres.

Tout ce qui sort des mains de l'homme, toutes espces de choses qu'il
faut pour le nourrir, pour le vtir, pour le loger, pour l'amuser,
pour l'attraper, depuis les meules de moulins, les pices de toile,
les rouleaux de drap, jusqu'aux bagues de verre portant au chaton un
rat, vous l'y trouviez profusion, monceaux, faisceaux ou en
piles, dans les grands magasins vots, sous les arceaux des Halles,
aux navires du port, ou bien dans les baraques innombrables du Pr.

C'tait comme nous dirions, mais avec un ct plus populaire et
grouillant de vie, c'tait l tous les ans, au soleil de juillet,
l'exposition universelle de l'industrie du Midi.

Mon grand-pre tienne, comme vous pensez bien, ne manquait pas telle
occasion d'aller, quatre ou cinq jours, faire Beaucaire ses
bamboches. Donc, sous prtexte d'aller acheter du poivre, du girofle
ou du gingembre avec, dans chaque poche de sa veste, un mouchoir de
fil, car il prenait du tabac, et trois autres mouchoirs, en pice,
non coups, dont en guise de ceinture il se ceignait les reins; et il
flnait ainsi, tout le franc jour de Dieu, autour des bateleurs, des
charlatans, des comdiens, surtout des bohmiens, lorsqu'ils
discutent et se harpaillent pour le march et marchandage de quelque
bourrique maigre.

Un dlicieux rgal pour lui: Polichinelle avec Rosette! Il y tait
toujours plus neuf et ravi, bouche be, il y riait comme un pauvre
aux pantalonnades et aux coups de batte qui pleuvaient l sans cesse
sur le propritaire et sur le commissaire. A ce point les filous (et
imaginez-vous si, Beaucaire, ils pullulaient!) lui tiraient chaque
anne, tout doucement, l'un aprs l'autre, sans qu'il se retournt,
tous ses mouchoirs; et quand il n'en avait plus, chose qu'il savait
d'avance, il dnouait sa ceinture, sans plus de chagrin que a, et
s'en torchait le nez. Mais, quand il rentrait Maillane, avec le
nez tout bleu, -- de la teinture des mouchoirs, des mouchoirs neufs
qui avaient dteint:

-- Allons, lui disait ma grand'mre, on t'a encore vol tes
mouchoirs.

-- Qui te l'a dit? faisait l'aeul.

-- Pardi, tu as le nez tout bleu: tu t'es mouch avec ta ceinture.

-- Bah! je n'en ai pas regret, rpondait le bon humain; ce
Polichinelle m'a tant fait rire!

Bref, quand ses filles (et ma mre en tait une) furent d'ge se
marier, comme elles n'taient pas gauches, ni bien dsagrables, les
galants, malgr tout, vinrent tout de mme l'appeau. Seulement,
quand les pres disaient mon aeul:

-- Autrement, le cas chant, combien faites-vous vos filles?

-- Combien je fais mes filles? rpondait matre tienne, tout rouge
de colre; graine d'imbcile, c'est dommage! A ton gars je
donnerais une belle gouge, tout leve, toute nippe, et j'y
ajouterais encore des terres et de l'argent! Qui ne veut pas mes
filles telles quelles, qu'il les laisse... Dieu merci, la huche de
matre tienne il y a du pain.

Or, n'est-il pas vrai que les filles du grand-pre furent prises,
toutes les six, rien que pour leurs beaux yeux, et mme qu'elles
firent toutes de bons mariages? _Fille jolie_, dit le proverbe,
_porte sur le front sa dot._

Mais je ne veux pas quitter la prime fleur de mon enfance sans en
cueillir encore un tout petit bouquet.

Derrire le Mas du Juge, c'est l'endroit o je suis n, il y avait le
long du chemin un foss qui menait son eau notre vieux Puits
roue. Cette eau n'tait pas profonde, mais elle tait claire et
riante, et, quand j'tais petit, je ne pouvais m'empcher, surtout
les jours d't, d'aller jouer le long de sa rive.

Le foss du Puits roue! Ce fut le premier livre o j'appris, en
m'amusant, l'histoire naturelle. Il y avait l des poissons,
pinoches ou carpillons, qui passaient par bandes et que j'essayais
de pcher dans un sachet de canevas, qui avait servi mettre des
clous et que je suspendais au bout d'un roseau. Il y avait des
demoiselles vertes, bleues, noiraudes, que doucement, tout doucement,
lorsqu'elles se posaient sur les typhas, je saisissais de mes petits
doigts, quand elles ne s'chappaient pas, lgres, silencieuses, en
faisant frissonner le crpe de leurs ailes; il y avait des
"notonectes", espces d'insectes bruns avec le ventre blanc, qui
sautillent sur l'eau et puis remuent leurs pattes la faon des
cordonniers qui tirent le ligneul. Ensuite des grenouilles, qui
sortaient de la mousse une chine glauque, chamarre d'or, et qui, en
me voyant, lestement faisaient leur plongeon; des tritons, sorte de
salamandres d'eau, qui farfouillaient dans la vase; et de gros
escarbots qui rdaient dans les flaches et qu'on nommait des
"mange-anguilles".

Ajoutez cela un fouillis de plantes aquatiques, telles que ces
"massettes", cotonnes et allonges, qui sont les fleurs du typha;
telles que le nnuphar qui tale, magnifique, sur la nappe de l'eau,
ses larges feuilles rondes et son calice blanc; telles que le
"butome" au trochet de fleurs roses, et le ple narcisse qui se mire
dans le ru, et la lentille d'eau aux feuilles minuscules, et la
"langue de boeuf" qui fleurit comme un lustre, avec les "yeux de
l'Enfant Jsus" qui est le myosotis.

Mais de tout ce monde-l, ce qui m'engageait le plus, c'tait la
fleur des "glais". C'est une grande plante qui crot au bord des
eaux par grosses touffes, avec de longues feuilles cultriformes et de
belles fleurs jaunes qui se dressent en l'air comme des hallebardes
d'or. Il est croire mme que les fleurs de lis d'or, armes de
France et de Provence, qui brillent sur le fond d'azur, n'taient que
des fleurs de glais: "fleur de lis" vient de "fleur d'iris", car le
glais est un iris, et l'azur du blason reprsente bien l'eau o crot
le glais.

Toujours est-il, qu'un jour d't, quelque temps aprs la moisson, on
foulait nos gerbes, et tous les gens du "mas" taient dans l'aire
travailler. A l'entour des chevaux et des mulets qui pitinaient,
ardents, autour de leurs gardiens, il y avait bien vingt hommes qui,
les bras retrousss, en cheminant au pas, deux par deux, quatre par
quatre, retournaient les pis ou enlevaient la paille avec des
fourches de bois. Ce joli travail se faisait gaiement, en dansant au
soleil, nu-pieds, sur le grain battu.

Au haut de l'aire, port par les trois jambes d'une chvre rustique,
forme de trois perches, tait suspendu le van. Deux ou trois filles
ou femmes jetaient avec des corbeilles dans le cerceau du crible le
bl ml aux balles; et le "matre", mon pre, vigoureux et de haute
taille, remuait le crible au vent, en ramenant ensemble les mauvaises
graines au-dessus; et quand le vent faiblissait, ou que, par
intervalles, il cessait de souffler, mon pre, avec le crible
immobile dans ses mains se retournait vers le vent, et, srieux,
l'oeil dans l'espace, comme s'il s'adressait un dieu ami, il lui
disait:

-- Allons, souffle, souffle, mignon!

Et le mistral, ma foi, obissant au patriarche, haletait de nouveau
en emportant la poussire; et le beau bl bni tombait en blonde
averse sur le monceau conique qui, vue d'oeil, montait entres les
jambes du vanneur.

Le soir venu, ensuite, lorsqu'on avait amoncel le grain avec la
pelle, que les hommes poussireux allaient se laver au puits ou tirer
de l'eau pour les btes, mon pre, grandes enjambes, mesurait le
tas de bl et y traait une croix avec le manche de la pelle en
disant: "Que Dieu te croisse!"

Par une belle aprs-midi de cette saison d'aires, -- je portais
encore les jupes: j'avais peine quatre ou cinq ans -- aprs m'tre
bien roul, comme font les enfants, sur la paille nouvelle, je
m'acheminai donc seul vers le foss du Puits roue.

Depuis quelques jours, les belles fleurs de glais commenaient
s'panouir et les mains me dmangeaient d'aller cueillir quelques-uns
de ces beaux bouquets d'or.

J'arrive au foss; doucement, je descends au bord de l'eau; j'envoie
la main pour attraper les fleurs... Mais, comme elles taient trop
loignes, je me courbe, je m'allonge, et patatras dedans: je tombe
dans l'eau jusqu'au cou.

Je crie. Ma mre accourt; elle me tire de l'eau, me donne quelques
claques, et, devant elle, tremp comme un caneton, me faisant filer
vers le Mas:

-- Que je t'y voie encore, vaurien, vers le foss!

-- J'allais cueillir des fleurs de glais.

-- Oui, va, retournes-y, cueillir tes glais, et encore tes glais. Tu
ne sais donc pas qu'il y a un serpent dans les herbes cachs, un gros
serpent qui hume les oiseaux et les enfants, vaurien?

Et elle me dshabilla, me quitta mes petits souliers, mes
chaussettes, ma chemisette, et pour faire scher ma robe trempe et
ma chaussure, elle me chaussa mes sabots et me mit ma robe du
dimanche, en me disant:

-- Au moins, fais attention de ne pas te salir.

Et me voil dans l'aire; je fais sur la paille frache quelques
jolies cabrioles; j'aperois un papillon blanc qui voltige dans un
chaume. Je cours, je cours aprs, avec mes cheveux blonds flottant
au vent hors de mon bguin... et paf! me voil encore vers le foss
du Puits roue...

Oh! mes belles fleurs jaunes! Elles taient toujours l, fires au
milieu de l'eau, me faisant montre d'elles, au point qu'il ne me fut
plus possible d'y tenir. Je descends bien doucement, bien doucement
sur le talus; je place mes petons biens ras, bien ras de l'eau;
j'envoie la main, je m'allonge', je m'tire tant que je puis... et
patatras! je me fiche jusqu'au derrire dans la vase.

Ae! ae! ae! Autour de moi, pendant que je regardais les bulles
gargouiller et qu' travers les herbes je croyais entrevoir le gros
serpent, j'entendais crier dans l'aire:

-- Matresse! courez vite, je crois que le petit est encore tomb
l'eau!

Ma mre accourt, elle me saisit, elle m'arrache tout noir de la boue
puante, et la premire chose, troussant ma petite robe, vlin! vlan!
elle m'applique une fesse retentissante.

-- Y retourneras-tu, entt, aux fleurs de glais? Y retourneras-tu
pour te noyer?... Une robe toute neuve que voil perdue, fripe-tout,
petit monstre! qui me feras mourir de transes!

Et, crott et pleurant, je m'en revins donc au Mas la tte basse, et
de nouveau on me dvtit et on me mit, cette fois, ma robe des jours
de fte... Oh! la galante robe! Je l'ai encore devant les yeux,
avec ses raies de velours noir, pointille d'or sur fond bleutre.

Mais bref, quand j'eus ma belle robe de velours:

-- Et maintenant, dis-je ma mre, que vais-je faire?

-- Va garder les gelines, me dit-elle; qu'elles n'aillent pas dans
l'aire... Et toi, tiens-toi l'ombre.

Plein de zle, je vole vers les poules qui rdaient par les chaumes,
becquetant les pis que le rteau avait laisss. Tout en gardant,
voici qu'une poulette huppe -- n'est-ce pas drle? -- se met
pourchasser, savez-vous quoi? une sauterelle, de celles qui ont les
ailes rouges et bleues... Et toutes deux, avec moi aprs, qui
voulais voir la sauterelle, de sauter travers champs, si bien que
nous arrivmes au foss du Puits roue!

Et voil encore les fleurs d'or qui se miraient dans le ruisseau et
qui rveillaient mon envie, mais une envie passionne, dlirante,
excessive, me faire oublier mes deux plongeons dans le foss:

"Oh! mais, cette fois, me dis-je, va, tu ne tomberas pas!"

Et, descendant le talus, j'entortille ma main un jonc qui croissait
l; et me penchant sur l'eau avec prudence, j'essaie encore
d'atteindre de l'autre main les fleurs de glais... Ah! malheur, le
jonc se casse et va te faire teindre! Au milieu du foss, je plonge
la tte premire.

Je me dresse comme je puis, je crie comme un perdu, tous les gens de
l'aire accourent:

-- C'est encore ce petit diable qui est tomb dans le foss. Ta
mre, cette fois, enrag polisson, va te fouailler d'importance!

Eh bien! non; dans le chemin, je la vis venir, pauvrette, tout en
larmes et qui disait:

-- Mon Dieu! je ne veux pas le frapper, car il aurait peut-tre un
"accident". Mais ce gars, sainte Vierge, n'est pas comme les autres:
il ne fait que courir pour ramasser des fleurs; il perd tous ses
jouets en allant dans les bls chercher des bouquets sauvages...
Maintenant, pour comble, il va se jeter trois fois, depuis peut-tre
une heure, dans le foss du Puits roue... Ah! tiens-toi, pauvre
mre, morfonds-toi pour l'approprier. Qui lui en tiendrait, des
robes? Et bienheureuse encore -- mon Dieu, je vous rends grce --
qu'il ne soit pas noy!

Et ainsi, tous les deux, nous pleurions le long du foss. Puis, une
fois dans le Mas, m'ayant quitt mon vtement, la sainte femme
m'essuya, nu, de son tablier; et, de peur d'un effroi, m'ayant fait
boire une cuillere de vermifuge elle me coucha dans ma berce, o,
lass de pleurer, au bout d'un peu je m'endormis.

Et savez-vous ce que je songeai: pardi! mes fleurs de glais... Dans
un beau courant d'eau, qui serpentait autour du Mas, limpide,
transparent, azur comme les eaux de la Fontaine de Vaucluse, je
voyais de belles touffes de grands et verts glaeuls, qui talaient
dans l'air une ferie de fleurs d'or!

Des demoiselles d'eau venaient se poser sur elles avec leurs ailes de
soie bleue, et moi je nageais nu dans l'eau riante; et je cueillais
pleines mains, jointes, brasses, les fleurs de lis blondines.
Plus j'en cueillais, plus il en surgissait.

Tout coup, j'entends une voix qui me crie: "Frdri!"

Je m'veille et que vois-je! Une grosse poigne de fleurs de glais
couleur d'or qui bondissaient sur ma couchette.

Lui-mme, le patriarche, le Matre, mon seigneur pre, tait all
cueillir les fleurs qui me faisaient envie; et la Matresse, ma mre
belle, les avait mises sur mon lit.

CHAPITRE II.

MON PRE.

L'enfant de ferme. -- La vie rurale. -- Mon pre la Rvolution. --
La bche bnite. -- Les rcits de la Nol. -- Le capitaine Perrin.
-- Le maire de Maillane en 1793 -- Le jour de l'an.

Mon enfance premire se passa donc au Mas, en compagnie des
laboureurs, des faucheurs et des ptres, et quand, parfois, passait
au Mas quelque bourgeois, de ceux-l qui affectent de ne parler que
franais, moi, tout interloqu et mme humili de voir que mes
parents devenaient soudain rvrencieux pour lui, comme s'il tait
plus qu'eux:

-- D'o vient, leur demandais-je, que cet homme ne parle pas comme
nous?

-- Parce que c'est un monsieur, me rpondait-on.

-- Eh bien! faisais-je alors d'un petit air farouche, moi, je ne veux
pas tre _monsieur_.

J'avais remarqu aussi que, quand nous avions des visites, comme
celle, par exemple du marquis de Barbentane (un de nos voisins de
terres), mon pre qui, l'ordinaire lorsqu'il parlait de ma mre,
devant les serviteurs, l'appelait "la matresse", l, en crmonie,
il la dnommait _ma moui_ (mon pouse). Le beau marquis et la
marquise, qui se trouvait tre la soeur du gnral de Galliffet,
chaque fois qu'ils venaient, m'apportaient des pralines et autres
gteries; mais moi, sitt que je les voyais descendre de voiture,
comme un sauvageon que j'tais, je courais tout de suite me cacher
dans le fenil... Et la pauvre Dlade de crier:

-- Frdric!

Mais en vain: dans le foin, blotti et ne soufflant mot, j'attendais,
moi, d'entendre les roues de la voiture emporter le marquis, pendant
que ma mre clamait, l-bas, devant la ferme:

-- M. de Barbentane, Mme de Barbentane, qui venaient pour le voir,
cet insupportable, et il va se cacher!

Et au lieu de drages, quand je sortais ensuite, craintif, de ma
tanire, vlan! j'avais ma fesse.

J'aimais bien mieux aller avec le Papoty, notre matre-valet, quand,
derrire la charrue tire par ses deux mules, les mains au mancheron,
il me criait, patelin:

-- Petiot, viens vite, viens. Je t'apprendrai labourer.

Et tout de suite, nu-pieds, nu-tte, moustill, me voil dans le
sillon, trottinant, farfouillant, le long de la tranche, pour
cueillir les primevres ou les muscaris bleus, que le soc arrachait.

-- Ramasse des colimaons, me disais le Papoty.

Et quand j'avais les colimaons, une poigne dans chaque main:

-- Maintenant, me faisait-il, avec les colimaons, tiens, empoigne
les cornes du manche de la charrue.

Et comme, moi crdule, avec mes petits doigts, je prenais les
mancherons, lui, pressant de ses doigts rudes mes deux mains pleines
d'escargots qui s'crabouillaient dans ma chair:

-- A prsent, me disait le valet de labour en riant aux clats, tu
pourras dire, petit, que tu as tenu la charrue!

On m'en faisait, ma foi, de toutes les couleurs. C'est ainsi que,
dans les fermes, on dniaise les enfants. Quelquefois, en venant de
traire, notre berger Rouquet me criait:

-- Viens, petit, boire mme dans le _piau_.

Le _piau_ est l'ustensile, de poterie ou de bois, dans lequel on
trait le lait... Ah! quand je voyais le trayeur, suant, les bras
trousss, sortir de la bergerie en portant la main le vase traire
cumant, plein de lait jusqu'aux bords, j'accourais, affriol, pour
le humer tout chaud. Mais, sitt qu' genoux je m'abreuvais la
"seille", paf! de sa grosse main, Rouquet m'y faisait plonger la tte
jusqu'au cou; et, barbotant, aveugle, les cheveux et le museau
ruisselants, bouriffs, je courais, comme un jeune chien, me vautrer
dans l'herbe et m'y essuyer, en jurant, part moi, qu'on ne m'y
attraperait plus... jusqu' nouvelle attrape.

Aprs, c'tait un faucheur qui me disait:

-- Petiot, j'ai trouv un nid, un nid de _frappe-talon_; veux-tu me
faire la courte chelle? Je garderai la mre et tu auras les
passereaux.

Oh! coquin. Je partais, fou de joie, dans l'andain.

-- Le vois-tu, me faisait l'homme, ce creux, en haut de ce gros
saule; c'est l qu'est le nid... Allons, courbe-toi.

Et je m'inclinais, la tte contre l'arbre, et alors, faisant mine de
grimper sur mon dos, le farceur me battait l'chine du talon.

C'est ainsi que commena, au milieu des gouailleries de nos
travailleurs des champs (et je n'an ai point regret), mon ducation
d'enfance.

Comme il tait gai, ce milieu de labeurs rustiques! Chaque saison
renouvelait la srie des travaux. Les labours, les semailles, la
tonte, la fauche, les vers soie, les moissons, le dpiquage, les
vendanges et la cueillette des olives, dployaient ma vue les actes
majestueux de la vie agricole, ternellement dure, mais ternellement
indpendante et calme.

Tout un peuple de serviteurs, d'hommes lous au mois ou la journe,
de sarcleuses, de faneuses, allait, venait dans les terres du Mas,
qui avec l'aiguillon, qui avec le rteau ou bien la fourche sur
l'paule, et travaillant toujours avec des gestes nobles, comme dans
les peintures de Lopold Robert.

Quand, pour dner ou pour souper, les hommes, l'un aprs l'autre,
entraient dans le Mas, et venaient s'asseoir, chacun selon son rang,
autour de la grande table, avec mon seigneur pre qui tenait le haut
bout, celui-ci, gravement, leur faisait des questions et des
observations, sur le troupeau et sur le temps et sur le travail du
jour, s'il tait avantageux, si la terre tait dure ou molle ou en
tat. Puis, le repas fini, le premier charretier fermait la lame de
son couteau et, sur le coup, tous se levaient.

Tous ces gens de campagne, mon pre les dominait par la taille, par
le sens, comme aussi par la noblesse. C'tait un beau et grand
vieillard, digne dans son langage, ferme dans son commandement,
bienveillant au pauvre monde, rude pour lui seul.

Engag volontaire pour dfendre la France, pendant la Rvolution, il
se plaisait, le soir, raconter ses vieilles guerres. Au fort de la
Terreur, il avait t requis pour porter du bl Paris, ou rgnait
la famine. C'tait dans l'intervalle o l'on avait tu le roi. La
France, pouvante, tait dans la consternation. En retournant, un
jour d'hiver, travers la Bourgogne, avec une pluie froide qui lui
battait le visage, et de la fange sur les routes jusqu'au moyeu des
roues, il rencontra, nous disait-il, un charretier de son pays. Les
deux compatriotes se tendirent la main, et mon pre, prenant la
parole:

-- Tiens, o vas-tu, voisin, par ce temps diabolique?

-- Citoyen, rpliqua l'autre, je vais Paris porter les saints et
les cloches.

Mon pre devint ple, les larmes lui jaillirent et, tant son chapeau
devant les saints de son pays et les cloches de son glise, qu'il
rencontrait ainsi sur une route de Bourgogne:

-- Ah! maudit, lui fit-il, crois-tu qu' ton retour, on te nomme,
pour cela, reprsentant du peuple?

L'iconoclaste courba la tte de honte et, avec un blasphme, il fit
tirer ses btes.

Mon pre, dois-je dire, avait un foi profonde. Le soir, en t comme
en hiver, agenouill sur sa chaise, la tte dcouverte, les mains
croises sur le front, avec sa cadenette, serre d'un ruban de fil,
qui lui pendait sur la nuque, il faisait, voix haute, la prire
pour tous; et puis, lorsqu'en automne, les veilles s'allongeaient,
il lisait l'vangile ses enfants et domestiques.

Mon pre, dans sa vie, n'avait lu que trois livres: le _Nouveau
Testament, l'Imitation_ et _Don Quichotte_ (lequel lui rappelait sa
campagne d'Espagne et le distrayait, quand venait la pluie).

-- Comme de notre temps les coles taient rares, c'est un pauvre,
nous disait-il, qui, passant par les fermes une fois par semaine,
m'avait appris ma croix de par Dieu.

Et le dimanche, aprs les vpres, selon l'us et coutume des anciens
pres de famille, il crivait ses affaires, ses comptes et dpenses,
avec ses rflexions, sur un grand mmorial dnomm _Cartabou._

Lui, quelque temps qu'il ft, tait toujours content, et si, parfois,
il entendait les gens se plaindre, soit des vents temptueux, soit
des pluies torrentielles:

-- Bonnes gens! leur disait-il. Celui qui est l-haut sait fort bien
ce qu'il fait, comme aussi ce qu'il nous faut... Eh! s'il ne
soufflait jamais de ces grands vents qui dgourdissent la Provence,
qui dissiperait les brouillards et les vapeurs de nos marais? Et si,
pareillement, nous n'avions jamais de grosses pluies, qui
alimenteraient les puits, les fontaines, les rivires? Il faut de
tout, mes enfants.

Bien que, le long du chemin, il ramasst une bchette pour l'apporter
au foyer; bien qu'il se contentt, pour son humble ordinaire, de
lgumes et de pain bis; bien que, dans l'abondance, il ft sobre
toujours et mt de l'eau dans son vin, toujours sa table tait
ouverte, et sa main et sa bourse, pour tout pauvre venant. Puis, si
l'on parlait de quelqu'un, il demandait, d'abord, s'il tait bon
travailleur; et, si l'on rpondait oui:

-- Alors, c'est un brave homme, disait-il, je suis son ami.

Fidle aux anciens usages, pour mon pre, la grande fte, c'tait la
veille de Nol. Ce jour-la, les laboureurs dtelaient de bonne
heure; ma mre leur donnait chacun, dans une serviette, une belle
galette l'huile, une rouelle de nougat, une jointe de figues
sches, un fromage du troupeau, une salade de cleri et une bouteille
de vin cuit. Et qui de-ci, et qui de-l, les serviteurs s'en
allaient, pour "poser la bche au feu", dans leur pays et dans leur
maison. Au Mas ne demeuraient que les quelques pauvres hres qui
n'avaient pas de famille; et, parfois des parents, quelque vieux
garon, par exemple, arrivaient la nuit, en disant:

-- Bonnes ftes! Nous venons poser, cousins, la bche au feu, avec
vous autres.

Tous ensemble, nous allions joyeusement chercher la "bche de Nol",
qui -- c'tait de tradition -- devait tre un arbre fruitier. Nous
l'apportions dans le Mas, tous la file, le plus g la tenant d'un
bout, moi, le dernier-n, de l'autre; trois fois, nous lui faisions
faire le tour de la cuisine; puis, arrivs devant la dalle du foyer,
mon pre, solennellement, rpandait sur la bche un verre de vin
cuit, en disant:

_Allgresse!



Pages: | 1 | | 2 | | 3 | | 4 | | 5 | | 6 | | 7 | | 8 | | 9 | | 10 | | 11 | | 12 | | Next |

Library mainpage -> Mistral, Frédéric -> Mes Origines; Mémoires Et Récits De Frédéric Mistral