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François Coppée / Lettres de Marie Bashkirtseff Préface de François Coppée
Produced by Mireille Harmelin and the Online Distributed
Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. This file was
produced from images generously made available by the
Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)







LETTRES

DE

MARIE BASHKIRTSEFF





PRÉFACE

par

FRANÇOIS COPPÉE
de l'Académie française



BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER, FASQUELLE ÉDITEURS
11, RUE DE GRENELLE, PARIS (7e)

Tous droits réservés.


EXTRAIT DU CATALOGUE de la BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER

Journal de Marie Bashkirtseff,
avec un portrait, (27e mille), 2 vol.

Paris.--Imp. A. Maretheux et L. Pactat, 1, rue Cassette.





PRÉFACE DE FRANÇOIS COPPÉE[1]

[Note 1: Cette préface a paru en tête du catalogue des œuvres de Marie
Bashkirtseff, lors de l'exposition qui fut faite en 1885. L'auteur a
bien voulu nous permettre de reproduire ici ces pages intéressantes et
difficiles à retrouver.]

L'été dernier, j'allai saluer une dame russe de mes amies, de passage à
Paris, à qui Mme Bashkirtseff donnait l'hospitalité dans son hôtel de la
rue Ampère.

Je trouvai là une compagnie très sympathique: rien que des dames et
des jeunes filles, toutes parlant à merveille le français, avec ce peu
d'accent qui donne à notre langue, dans la bouche des Russes, on ne sait
quelle gracieuse mollesse.

L'accueil que je reçus fut cordial dans cet aimable milieu, où tout
respirait le bonheur. Mais, à peine assis non loin du samovar, une tasse
de thé à la main, je tombai en arrêt d'admiration devant un grand
portrait, celui d'une des jeunes filles présentes, portrait d'une
ressemblance parfaite, librement et largement traité, avec la fougue de
pinceau d'un maître.

«C'est ma fille Marie, me dit Mme Bashkirtseff, qui a fait ce portrait de
sa cousine.»

J'avais commencé une phrase élogieuse; je ne pus pas l'achever. Une autre
toile, puis une autre, puis encore une autre, m'attiraient, me révélaient
une artiste exceptionnelle. J'allais, charmé, de tableau en tableau,--les
murs du salon en étaient couverts--et, à chacune de mes exclamations
d'heureuse surprise, Mme Bashkirtseff me répétait, avec une émotion dans
la voix, où il y avait encore plus de tendresse que d'orgueil:

«C'est de ma fille Marie... c'est de ma fille...»

En ce moment, Mlle Marie Bashkirtseff survint. Je ne l'ai vue qu'une fois,
je ne l'ai vue qu'une heure... je ne l'oublierai jamais.

À vingt-trois ans, elle paraissait bien plus jeune. Presque petite, mais
de proportions harmonieuses, le visage rond et d'un modelé exquis, les
cheveux blond-paille avec de sombres yeux comme brûlés de pensée, des
yeux dévorés du désir de voir et de connaître, la bouche ferme, bonne et
rêveuse, les narines vibrantes d'un cheval sauvage de l'Ukraine, Mlle
Marie Bashkirtseff donnait, au premier coup d'œil, cette sensation si
rare: la volonté dans la douceur, l'énergie dans la grâce. Tout, en cette
adorable enfant, trahissait l'esprit supérieur. Sous ce charme féminin,
on sentait une puissance de fer, vraiment virile;--et l'on songeait au
présent fait par Ulysse à l'adolescent Achille: une épée cachée parmi des
parures de femme.

À mes félicitations, elle répondit d'une voix loyale et bien timbrée, sans
fausse modestie, avouant ses belles ambitions et--pauvre être marqué déjà
pour la mort!--son impatience de la gloire.

Pour voir ses autres ouvrages, nous montâmes tous dans son atelier. C'est
là que l'étrange fille se comprenait tout à fait.

Le vaste «hall» était divisé en deux parties: l'atelier proprement dit,
où le large châssis versait la lumière; et, plus sombre, un retrait
encombré de papiers et de livres. Ici, elle travaillait; là, elle
lisait.

D'instinct, j'allai tout droit au chef-d'œuvre, à ce «Meeting» qui
sollicita toutes les attentions, au dernier Salon: un groupe de gamins
de Paris causant gravement entre eux--de quelque espièglerie sans doute,
--devant un enclos de planches, dans un coin de faubourg. C'est un
chef-d'œuvre, je maintiens le mot. Les physionomies, les attitudes des
enfants sont de la vérité pure; le bout de paysage, si navré, résume la
tristesse des quartiers perdus. À l'Exposition, devant ce charmant
tableau, le public avait décerné, d'une voix unanime, la médaille à Mlle
Bashkirtseff, déjà mentionnée l'année précédente. Pourquoi ce verdict
n'avait-il pas été ratifié par le jury? Parce que l'artiste était
étrangère? Qui sait? Peut-être à cause de sa grande fortune? Elle
souffrait de cette injustice et voulait, la noble enfant, se venger en
redoublant d'efforts. En une heure, je vis là vingt toiles commencées,
cent projets: des dessins, des études peintes, l'ébauche d'une statue,
des portraits qui me firent murmurer le nom de Frans Hals, des scènes
vues et prises en pleine rue, en pleine vie, une grande esquisse de
paysage notamment,--la brume d'octobre au bord de l'eau, les arbres à
demi dépouillés, les grandes feuilles jaunes jonchant le sol;--enfin,
toute une œuvre, où se cherchait sans cesse, où s'affirmait presque
toujours le sentiment d'art le plus original et le plus sincère, le
talent le plus personnel.

Cependant une vive curiosité m'appelait vers le coin obscur de l'atelier,
où j'apercevais confusément de nombreux volumes, en désordre sur des
rayons, épars sur une table de travail. Je m'approchai et je regardai les
titres. C'étaient ceux des chefs-d'œuvre de l'esprit humain. Ils étaient
tous là, dans leur langue originale, les français, les italiens, les
anglais, les allemands, et les latins aussi, et les grecs eux-mêmes; et ce
n'étaient point des «livres de bibliothèque», comme disent les Philistins,
des livres de parade, mais de vrais bouquins d'étude fatigués, usés, lus
et relus. Un Platon était ouvert sur le bureau, à une page sublime.

Devant ma stupéfaction, Mlle Bashkirtseff baissait les yeux; comme confuse
et craignant de passer pour pédante, tandis que sa mère, pleine de joie,
me disait l'instruction encyclopédique de sa fille, me montrait ses gros
cahiers, noirs de notes, et le piano ouvert où ses belles mains avaient
déchiffré toutes les musiques.

Décidément gênée par l'exubérance de la fierté maternelle, la jeune
artiste interrompit alors l'entretien par une plaisanterie. Il était
temps de me retirer, et, du reste, depuis un instant, j'éprouvais un vague
malaise moral, une sorte d'effroi, je n'ose dire un pressentiment. Devant
cette pâle et ardente jeune fille, je songeais à quelque extraordinaire
fleur de serre, belle et parfumée jusqu'au prodige, et, tout au fond de
moi, une voix secrète murmurait: «C'est trop!»

Hélas! C'était trop en effet.

Peu de mois après mon unique visite rue Ampère, étant loin de Paris,
je reçus le sinistre billet encadré de noir qui m'apprenait que Mlle
Bashkirtseff n'était plus. Elle était morte, à vingt-trois ans, d'un
refroidissement pris en faisant une étude de plein air.

J'ai revu la maison désolée. La malheureuse mère, en proie à une douleur
haletante et sèche qui ne peut pas pleurer, m'a montré, pour la deuxième
fois, aux mêmes places, les tableaux et les livres; elle m'a parlé
longuement de la pauvre morte, m'a révélé les trésors de bonté de ce cœur
que n'avait point étouffé l'intelligence. Elle m'a mené, secouée par ses
sanglots arides, jusque dans la chambre virginale, devant le petit lit de
fer, le lit de soldat où s'est endormie pour toujours l'héroïque enfant.
Enfin elle m'a appris que tous les ouvrages de sa fille allaient être
exposés, elle m'a demandé, pour ce catalogue, quelques pages de préface,
et j'aurais voulu les écrire avec des mots brûlants comme des larmes.

Mais qu'est-il besoin d'insister auprès du public? En présence des œuvres
de Marie Bashkirtseff, devant cette moisson d'espérances couchée par
le vent de la mort, il éprouvera certainement, avec une émotion aussi
poignante que la mienne, l'affreuse mélancolie qu'inspirent les édifices
écroulés avant leur achèvement, les ruines neuves, à peine sorties du sol,
que le lierre et les fleurs des murailles ne cachent point encore.

Que dire, surtout, à la mère, dont le désespoir fait mal et fait peur?
À peine ose-t-on la supplier, en lui montrant le Ciel, de détourner ses
regards de l'impassible nature, qui ne livre à personne le mystère de ses
lois et ne dit même pas si elle a besoin du génie naissant d'une jeune
fille pour augmenter l'éclat et la pureté d'une étoile.

François Coppée.

_Paris, 9 février 1885._





LETTRES

DE

MARIE BASHKIRTSEFF




1868-1874




À sa tante.
30 juillet 1868[2].


Très chère tante Sophie,

Comment allez-vous, ainsi que l'oncle? Hier, nous avions des tableaux
vivants: le premier tableau représentait les quatre saisons: Dina
représentait l'Hiver; moi, le Printemps; Sophie Kavérine, l'Automne;
Mlle Élise l'Été. Dans le second tableau prenaient part Dina et Catherine,
sœur de Sophie. Dina représentait la Psyché regardant l'Amour endormi, et
Catherine, l'Amour. Dina avait les cheveux épars; c'était très joli. Dans
le troisième tableau, moi et Paul: j'étais la Déesse des fleurs et Paul
le Dieu des fruits. Dans le quatrième tableau, Dina seule en Naïade, robe
blanche, assise dans le jonc; dans les mains et sous les pieds elle avait
l'herbe des rivières et le jonc, toute la robe parsemée de perles en
cristal blanc, qui ressemblaient beaucoup aux gouttes d'eau, avec les
cheveux épars, sur les cheveux parsemés des perles en cristal. Venez chez
nous, à Tcherniakovka; vous nous manquez. Tout le monde va bien et tout le
monde vous embrasse.

Votre nièce,

Moussia Bashkirtseff.

[Note 2: Marie Bashkirtseff n'avait pas encore huit ans.
Elle est née le 11 novembre 1860.]





À son cousin.
20 février 1870, Tcherniakovka.

Cher Étienne,

Je te remercie pour le dessin et pour la lettre. Mes leçons vont assez
bien. Je t'envoie mon dessin, seulement ne le montre à personne, parce que
c'est mal fait. Après ton départ j'ai fait beaucoup de dessins et il y en
a qui sont bien. À l'étranger, je crois que nous n'irons pas bien vite,
peut-être pourtant un de ces jours; maman a dit dans une semaine.

Ma tante est allée dans ses terres avec Paul, voilà pourquoi Paul ne
t'écrit pas. Ta sœur Dina t'embrasse; mais, selon sa coutume, elle n'écrit
rien, mais elle pense à ta commission. Je t'apporterai de l'étranger
un porte-fusil, ou mieux, écris-moi ce qu'il faut t'apporter? Mais
dépêche-toi, car dans deux semaines, tout au plus, nous partons. Écris-moi
absolument qu'est-ce qu'il faut t'apporter de l'étranger; si nous ne
partons pas, je t'écrirai encore. Pardonne-moi le mauvais papier. Maman
t'envoie trois roubles et te prie de bien travailler à l'école.

Ta cousine dévouée.




À Mademoiselle H...
4 septembre 1873.

Chère amie,

J'ai pour la première fois parlé l'italien aujourd'hui. Le pauvre
Micheletty, (mon professeur,) faillit tomber évanoui ou se jeter par la
fenêtre de la joie de m'entendre parler italien. Je puis dire maintenant
que je parle le russe, le français, l'anglais, l'italien; j'apprends
l'allemand et le latin, j'étudie sérieusement.

Avant-hier, j'ai eu ma première leçon de physique.

Ah! comme je suis satisfaite de moi!

Quel grand bonheur est celui-là!

Comment vont tes leçons? Écris-moi, je t'en prie.

J'ai reçu le Derby: les courses à Bade! Comme je voudrais y être! mais
non, je ne veux pas, je dois étudier et, le cœur serré, je lis les
courses de chevaux de X. Je me calme avec grand peine et je me console
en disant: Étudions, étudions, notre tour viendra. Si Dieu le veut!

C'est l'heure du déjeuner, la seule libre, et c'est généralement pendant
ce temps qu'on me taquine avec X..., et je rougis, pour tous; maman me
soutient, en disant: «Qu'est-ce que tous la taquinez toujours avec ce
X...»

Maman est bien gentille aujourd'hui, je finirai vraiment par devenir son
amie.

Elle cause, nous raconte des histoires du temps où elle avait seize ans,
récite des poésies en riant.

Hier, à la leçon de français, j'ai lu l'Histoire Sainte, les dix
commandements de Dieu. Il dit qu'il ne faut pas se faire des images de
ce qui est dans les cieux. Les Latins et les Grecs ont tort, ce sont des
idolâtres, qui adorent des statues et des peintures. Aussi, moi, je suis
loin de suivre cette méthode. Je crois en Dieu, notre Sauveur, la Vierge,
et j'honore quelques saints, pas tous, car il y en a de fabriqués, comme
les plumcakes.

Que Dieu me pardonne ce raisonnement s'il est injuste, mais dans mon
simple esprit les choses sont ainsi et je ne puis dire autrement.

Es-tu contente de ma lettre?

Au revoir.




À sa tante.
Spa, dimanche 5 juillet 1874.

Chère tante,

Je vous ai promis d'écrire et me voici. Je sors toujours au bras de ma
mère. Hier soir, je chantais chez moi et tous accoururent du Casino. Paul
m'a dit qu'il m'entend de l'hôtel de Flandre.

Pourquoi y a-t-il des gens qu'on déteste? J'étais tranquille, mais P....
vient avec sa mère et j'ai envie de fuir. Ils sont bons, aimables, pas
bêtes, mais je ne peux pas les supporter.

Nous allons voir la grotte à Spa; je ne puis pas bien vous la décrire et
pourtant cela me ferait un tel plaisir plus tard de trouver une juste
description (je noterai tout dans mon journal) de ce que j'ai vu! je sais
que j'ai beaucoup admiré. Mais je suis sûre qu'il y a des grottes bien
plus belles aux environs, sans parler d'autres pays, où il y a des
merveilles auprès desquelles la grotte d'ici ne paraîtrait que comme rien.
_D'ailleurs, c'est humilier les œuvres souveraines que de leur imposer
notre approbation_.

Je marche avec M. G.... malgré une petite pluie; je suis mouillée et
crottée, maman est au désespoir....

Le retour a été admirable; dans un village, G.... a tiré d'un lit
une couverture blanche et du plancher un tapis. On donne le tapis aux
autres et on enveloppe de la couverture.... moi. Je riais et admirais
l'intrépidité de G....; il riait aussi et nous comparait à Paul et à
Virginie.

On nous a présenté le comte Doenhoff, le petit B. K...., et nous allons
aux courses, le comte D. Basilevsky, frère de la princesse Souvaroff,
maman, moi et Dina. Nous sommes dans la meilleure tribune; le comte D...
reste avec nous. On dit qu'il admire maman, et tu sais, chère tante, ce
qu'il a dit! Il a dit: _La fille ne sera pas mal, mais on ne pourra
jamais la comparer â la mère_.--Maman ne fait que parler de moi; elle
raconte les mots de mon enfance, tu sais, toujours la même chose; elle ne
peut pas oublier que quand elle arrivait de la Crimée (j'avais deux ans),
elle me dit pour je ne sais quelle espièglerie: Marie est bête.
--_Marthe_, dis-je à ma nourrice (car, comme tu sais, jusqu'à trois ans et
demi je prenais de la nourriture naturelle), _Marthe, allons-nous-en,
maman n'a pas reconnu Marie_.... Au revoir, je vous embrasse tous, je
suis rose et blanche et me porte très bien.




1875




À Mademoiselle Colignon[3]

Chère amie,

Quel affreux voyage![4] À Vinenbruck nous descendons et allons vingt
minutes à pied; à une heure et demie nous arrivons: quelques maisons entre
deux montagnes. On ne se fera jamais idée du calme profond, qui règne en
cet endroit. Il me semble, que dans une tombe c'est plus animé. Ma mère
est radieuse, je suis enchantée de la revoir. Je raconte tout ce qui s'est
passé depuis le départ. Une fois tout cela raconté, je m'ennuie, pas
une âme intéressante. Je chante et ma voix produit son effet habituel.
Ici, on se promène sans chapeau, on parle à tout le monde; _requiem
delectabile_. Campagne, plus campagne qu'en Russie, tristesse,
détestation...

Quand je pense (et j'y pense souvent) qu'on ne vit qu'une fois, je me
reproche de passer mon temps dans ce pays de saucissons.

Un chapeau de feutre noir d'une façon ravissante, une robe de drap bleu
presque noir, tout unie, bien tirée sur les hanches et à petite traîne,
mais la traîne est retroussée sur le côté, comme un habit de cheval,
souliers de peau jaune à boucles, figure fraîche, port royal (comme dit
maman), démarche gracieuse. Dina s'écrie en me voyant descendre: je ne
te reconnais pas, tu as l'air d'un tableau ancien. Je prie Dina de me
conduire par la ville; ce n'est pas une ville, mais comme le parc d'un
château. L'endroit est ravissant et à chaque pas on voit des montées se
perdant dans la verdure, des balcons à balustrades, des ponts rustiques,
des montagnes, des plaines, charmants en vérité. Mais sur les balustrades
personne n'est appuyé, les allées sont désertes, les escaliers, poétiques
et pittoresques, vides. Je me plains tout haut en admirant ces belles
choses. Voilà, ma chère. Par exemple, je dis que je m'ennuie et j'entends
quelqu'un derrière moi; je me retourne; c'est une personne qui pense ce
que je viens de dire, on se parle, et voilà... Eh! bien, s'écrie-t-elle,
retourne-toi donc vite! Je me retourne et je vois.... Un cochon blanc
et rose, qu'on conduit en laisse.... À sept heures nous descendons dans la
laiterie, c'est charmant.

On monte, on descend par un chemin adorable. Schlangenbad est un jardin
ravissant; pas de places, pas de rues, çà et là des maisonnettes propres
et simples. Je parle à peine allemand, je parle une nouvelle langue en
ajoutant _irt_ à tous les mots français. Tout le monde rit et parle
comme moi. Maman me présente à la princesse M... Je me plains de l'ennui,
la princesse m'offre un attaché militaire russe qui est ici, et dont je ne
sais pas le nom.

Résignons-nous et couchons-nous de bonne heure; levons-nous avec les
poules; cela me fera du bien.

Je ne saurais jamais vous dire à quel point je regrette que vous ne soyez
pas avec nous et comme ça ferait du bien à votre santé.

Au revoir.

[Note 3: Mademoiselle Colignon, son institutrice.]

[Note 4: Marie Bashkirtseff faisait alors son premier voyage à
Schlangenbad.]



À la même.

Chère amie,

Les anciens ont tort. L'amour, c'est la femme qui aime. Si on pouvait être
double, je voudrais l'être pour mettre ma seconde moi à genoux devant la
première, seulement parce que celle-ci est prosternée devant l'amour.

Qu'est-ce que la femme qui vous aime tout simplement? Peut-on l'apprécier
même si elle vous adore? Oui, les gens aux sentiments vulgaires. Mais si
cette femme se dresse debout, et se prosterne ensuite devant vous, c'est
alors seulement que vous comprenez toute sa grandeur, la grandeur de son
amour. Et ce n'est qu'en s'humiliant ainsi qu'elle est grande, parce
qu'elle vous élève et vous rend digne. Quel est l'homme qui ne se
sentirait pas Dieu devant cette adoration, par conséquent ne pourrait
vous comprendre et devenir votre égal!

Au revoir.




À la même.

Chère amie,

Êtes-vous encore à Allevard et comment va votre santé? Où pensez-vous que
je sois aujourd'hui, à Schlangenbad, à l'hôtel Planz? Eh! bien, pas du
tout. Je suis à Paris, au Grand-Hôtel et, si vous étiez plus avisée, vous
auriez pu le voir sur l'enveloppe.

Je suis une méchante fille, je quitte ma mère en lui disant que je suis
enchantée de partir avec mon oncle. Ça lui fait de la peine, et on ne
sait pas combien je l'aime et on me juge d'après les apparences. Oh! en
apparence, je ne suis pas très tendre. L'idée de revoir ma tante m'occupe.
Pauvre tante, qui s'ennuie tant sans moi! Pauvre maman, que j'abandonne!
Mon Dieu, que faire? Je ne puis pas me couper en deux!

C'est vendredi que j'ai quitté Schlangenbad. Le samedi à cinq heures,
j'ai descendu au Grand-Hôtel, où m'attendait ma tante. À la frontière
française, j'ai respiré pour la première fois depuis que je suis sortie
de France.

Je vous embrasse.




À sa mère.
Paris, Grand-Hôtel,1875.

Chère maman,

Arrivée à cinq heures du matin, au Grand-Hôtel, il est six heures
seulement et je vous écris déjà; cela vous prouve mon empressement.

Depuis quinze jours, j'ai respiré pour la première fois en revoyant la
France. Je me porte à ravir, je me sens belle, il me semble que tout me
réussira; tout me sourit et je suis heureuse, heureuse, heureuse...

Je vous embrasse, bonjour.

Soignez-vous, ma mère, écrivez-moi et revenez vite.




À Mademoiselle ***.
Paris, 1er septembre 1875.

Ma chère Berthe,

Je réponds de Paris à votre lettre, où je suis depuis trois jours. Ma
mère, qui est restée à Schlangenbad, me l'envoie. Madame votre mère est
bien bonne de penser à moi, et il me tarde de la connaître. Je suis ici
avec ma tante, Mme Romanoff; je crois que vous la connaissez. Que je
voudrais passer quelque temps dans la même ville que tous! nous
pourrions au moins nous voir. C'est si ennuyeux de se rencontrer une ou
deux fois par an, échanger quelques mots et puis être de nouveau, l'une
à un bout du monde, l'autre à l'autre.

Écrivons-nous toujours. Depuis notre premier séjour à l'étranger, où je
vous ai connue dans notre tendre enfance, j'ai été toujours attirée vers
vous, et quelque chose me dit qu'un jour nous serons plus liées que nous
ne pouvons l'être maintenant.

Nous sommes au Grand-Hôtel, n° 281.

Au revoir, ma chère; pensez de moi ce que je pense de vous. Bonjour.




À sa tante.
Paris, 1875.

Mme Romanoff, Olga, Marie, X... Tout le monde enfin. J'écris comme j'ai
promis et pour commencer je vais déclarer qu'il fait non pas chaud, comme
disait ma tante, mais bel et bien frais, un temps admirable. Je suis allée
chez tous mes fournisseurs, qui sont de vrais anges et pas si chers que
je croyais. K. est avec nous, il est d'une utilité étonnante! Hier, et
avant-hier nous fûmes au Bois--une foule immense et élégante comme
toujours. Ton frère, belle Euphrosine, a une voiture et un cheval
adorables et fait le beau ici. Il a fait un soubresaut en m'apercevant.
Ce singe de L. est également ici et une quantité d'autres, tous ceux
qui étaient à Nice, etc., etc. Seulement, je manque d'argent. C'est le
principal. Qui, diable, a inventé cette vile chose. Comme on était heureux
à Sparte d'avoir de l'argent en cuir, en peau de bœuf! J'économise
admirablement, mais malgré ma belle économie, l'argent _deficit_

Je fais mieux mes affaires que je ne le pensais, il faut bien m'habituer.
On est très malheureux quand on ne sait rien faire soi-même.

Mon plus grand tourment, c'est d'aller rôder avec la tante Marie. Ils
viennent tous de sortir pour aller au Bon-Marché; je reste à la maison,
enfermée chez moi, ce qui me plaît cent fois plus que de courir dans tous
ces magasins.




À sa cousine.
Paris, Grand-Hôtel, 1875.

Chère Dina,

Voilà une aventure! je m'étais mise sur le balcon du salon de lecture,
attendant ma tante, quand j'entendis derrière moi un chœur d'admiration
sur ma personne, ma taille. Ce chœur partait d'un groupe de messieurs
assis derrière moi. Il est vrai, qu'en ma robe de batiste grise, tout
unie, j'ai une taille divine, c'est le mot (tu l'as dit toi-même); mes
cheveux dorés sont coiffés simplement. Je ne sais comment, mais les
torsades tombent jusqu'au milieu du dos. Ce n'est pas tout: entre ces
gens il y a des Brésiliens qui me regardent et me suivent. Ce n'est pas
tout: il y a un charmant jeune Anglais blond, qui a l'air de soupirer;
ce n'est pas tout: il y a un affreux blond Russe qui me poursuit. Ce
n'est pas tout: et si même je croyais que cette fois c'est tout, il y a
bien encore d'autres fous, mais je ne prends pas la peine d'en parler;
même les femmes me regardent et admirent mes toilettes d'une simplicité
étonnante et d'un chic surprenant. Lis ma lettre à maman, ça lui fera
plaisir, ça la guérira. Pauvre maman!

On nous amène une victoria à deux chevaux et nous sortons.

Au Bois il y a quatre rangées de voitures, on s'écrase presque. J'étais
en train de m'étonner de la laideur des hommes, ici, quand je vis arriver
quelque chose de connu; je tâchais de reconnaître, car il y a tant de
monde, tant de figures... que les yeux faiblissent et deviennent hébétés
au point de vue moral. La personne me salua et je vis s'épanouir la figure
du stupide Em.

Au second tour, le surprenant, mais stupide personnage, s'approche de
la voiture et de sa voix stridente avec son accent niçois jette ces mots
flamboyants de distinction:--Où donc êtes-vous logées?--Au Grand-Hôtel,
répond ma tante.--À la bonne heure!--Quant à moi, je ne me tourne même
pas de son côté.

Je ne sais à quoi attribuer cette révolution intérieure, mais le fait est
que tout me paraissait noir avant, et tout me paraît rose à présent. Nous
rentrons juste pour la table d'hôte. À gauche, sont ceux que je nomme les
Brésiliens; à droite, au salon de lecture est le gentil Anglais qui, pour
regarder, s'approche vingt fois du côté de la fenêtre, mais chaque fois je
voyais son œil droit se détourner de l'affiche qu'il avait l'air de lire,
et se fixer sur moi.

Oh! vraiment, je ne vaux pas cette peine, Je rentre chez moi et je me mets
à écrire. On frappe; la femme de chambre me donne une carte. De M....
Faites entrer, c'est Remy seul, sans son père; je regarde son chapeau sur
la table, ses cheveux noirs, et une idée m'illumine.--Asseyez-vous comme
cela, tournez le dos à la porte et ne vous retournez pas quand ma tante
entrera; je veux qu'elle vous prenne pour un autre.--Et tout le temps
notre conversation est interrompue par nos éclats de rire; je me figure
la face de ma tante.

Remy m'assure qu'il n'a pas changé depuis quatre ans.

De combien de demoiselles avez-vous été amoureux depuis?--De pas une
seule, je vous jure!!! Je doute, il assure; je ris, il soupire. C'est
agréable d'avoir des amitiés d'enfance. Alors, comme tu le sais, il était
cent fois plus fort que moi en coquetterie; maintenant, je suis une
vieille et lui, un enfant. Il se hasarde à demander si je suis changée.

--Pas du tout, je suis toujours la même. Je ne suis pas amoureuse de vous,
cela va sans dire...

Je voulais dire que je ne l'ai jamais été. Mais pourquoi désillusionner
les gens? (Il a encore trois ans pour finir ses études.) Il fait de la
tête des signes et balbutie quelque chose qui veut dire: Oh, sans doute,
non, je n'ose pas croire autrement.--Mais, ai-je continué, je suis votre
amie.

Entre ma tante, et j'éclate de rire en voyant sa figure surprise,
souriante et en même temps sévère. Elle a fait une tête de circonstance,
mais à l'instant Remy se retourne et la face change. Ah! ah! ah! je suis
enchantée de la surprise.

Au Bois[5], il y a tant de Niçois, qu'un moment il m'a semblé être à Nice.

C'est septembre, et c'est si beau Nice en septembre; je me souviens de
l'année dernière, de mes promenades matinales avec mes chiens, de ce
ciel si pur, de cette mer si argentée. Ici il n'y a ni matin, ni soir;
le matin on balaie; le soir, ces innombrables lanternes m'agacent. Je me
perds ici, je ne sais distinguer le levant du couchant, tandis que là,
on se trouve si bien! On est comme dans un nid, entouré par des
montagnes, ni trop hautes, ni trop arides. On est de trois côtés protégé
comme par un manteau de Laferrière, gracieux et commode et, devant soi,
on a une fenêtre immense, un horizon infini, toujours le même et
toujours nouveau. Oh! j'aime Nice.--Nice, c'est ma patrie, Nice m'a fait
grandir, Nice m'a donné la santé, les fraîches couleurs.--C'est si beau:
on se lève avec le jour et on voit paraître le soleil, là-bas, à gauche,
derrière les montagnes qui se détachent en vigueur sur le ciel bleu
argent et si vaporeux et doux qu'on étouffe de joie. Vers midi, il est
en face de moi, il fait chaud, mais l'air n'est pas chaud, il y a cette
incomparable brise, qui rafraîchit toujours. Tout semble endormi. Il n'y
a pas une âme sur la promenade, sauf deux ou trois vieux Niçois endormis
sur les bancs. Alors je suis seule, alors je respire, j'admire, je
suffoque. Qu'est-ce que je te raconte là? des choses que tu connais,
mais comme je suis en train, je continue.

Et le soir, encore le ciel, la mer, les montagnes. Le soir, c'est tout
noir ou gros bleu. Et quand la lune éclaire ce chemin immense dans la mer,
qui semble être un poisson aux écailles de diamants et que je suis à
ma fenêtre, tranquille, seule, je ne demande rien et je me prosterne
devant Dieu... Oh, non! Tu ne comprends pas ce que je veux dire, tu ne
comprendras pas, parce que tu n'as pas éprouvé cela. Non, ce n'est pas
cela, c'est que je suis désespérée toutes les fois que je veux faire
comprendre ce que je sens!! C'est comme dans un cauchemar, quand on n'a
pas la force de crier!

D'ailleurs, jamais aucun écrit ne donnera la moindre idée de la vie
réelle. Comment expliquer cette fraîcheur, ces parfums de souvenirs! on
peut inventer, on peut créer, mais on ne peut pas copier... On a beau
sentir en écrivant, il n'en résulte que mots communs: bois, montagnes,
ciel, lune, etc., etc.

Donne-moi des nouvelles de Schlangenbad et revenez plus vite.

[Note 5: La fin de cette lettre se retrouve dans le journal de Marie
Bashkirtseff (page 65), avec quelques variantes.]




À sa tante.
Paris.

Très chère tante,

Ne vous déchirez pas le cœur pour rien et ne prévoyez rien de sinistre.
Tout va admirablement bien, excepté le caractère de mon auguste mère,
qui se fâche du matin au soir et économise tellement que c'est terrible.
Mon auguste mère a proposé de ne pas déjeuner, figurez-vous cela, ne pas
déjeuner! C'est atroce, mais je suis bonne enfant, je ne me fâche pas et
la proposition n'est restée qu'une proposition.

L'univers entier est à Paris. Depuis la reine d'Espagne jusqu'à A.

Nous avons visité plusieurs hôtels, il y en a un aux Champs-Élysées, tout
à fait à part avec un petit jardin, écuries et remises, trois chambres de
domestiques, huit chambres à coucher, trois salons, salle à manger, jardin
d'hiver, sous-sols, cuisine, salle de bains, office, etc., etc. Ce n'est
pas une énorme maison et si on l'achetait il faudrait ajouter deux ou
trois pièces. Ce n'est qu'à Paris qu'on peut vivre, partout ailleurs on
végète, on ne vit pas. Quand je pense que nous demeurons à Nice, j'ai
envie de me casser la tête. Et dire que nous avons acheté à Nice!!! Quelle
horreur! Je sais qu'on fera de l'esprit sur ce que je dis, mais je m'en
moque. Je dis ce que je dis et je sais ce que je sais. Vivre ailleurs
qu'ici, c'est perdre son temps, son argent, sa figure, sa santé, tout
enfin. Tout homme sensé et qui n'est pas mort vous dira que j'ai raison.

Comment va la santé de papa, embrassez-le. Je me propose de gagner 200,000
roubles et alors je vous montrerai d'où je suis sortie!!!

De la mère Angot je suis la fille,

etc., etc. Quand je pense, qu'on vend en Russie pour acheter à Nice! Mais
c'est de la folie...

Enfin puisque l'affaire est commencée, terminez-la, payez à Nice et puis
on tâchera de vendre, si l'on trouve un acquéreur. Je vous prie de ne pas
acheter de meubles, car nous en commanderons ici; ce n'est pas la peine de
dépenser de l'argent pour cette baraque Niçoise.

Je vous embrasse beaucoup de fois. Faites tondre et laver Prater.

P. S.--Voici ma photographie en Mignon pour les tableaux vivants.




À la même.

ÉPÎTRE À MA TANTE POUR OBTENIR DE L'ARGENT.

La plus grande des trois Grâces
Se trouve dans cent disgrâces!
Si, comme c'est probable,
Votre âme charitable
De grandes choses capable
Entend ma voix lamentable,
Elle soulagera ma peine.
Et soyez bien certaine,
Que lorsque reine je serai,
Jusqu'au dernier franc vous rendrai
Avec de beaux intérêts.
Mon âme poétique
Et mon cœur magnifique
Se dessèchent comme pastel
Dans ce petit hôtel.
Tous les soirs vers six heures,
Pour me bien réjouir
Dans ce Bois plein de fleurs
Il me faut sortir.
Il me faut pour cela
Voiture et toilette:
Comment le puis-je, hélas!
Quand est vide la cassette.
Lorsque reine je serai,
Tout, tout vous rendrai,
Mais, en attendant,
Envoyez-moi l'argent.




À la même.
Paris.

Il pleuvait ce matin.

Ah! ma tante, si vous pouviez m'envoyer un peu du vil métal.

En vérité, je ne comprends pas comment il y a des gens qui, pouvant vivre
à Paris, s'en vont moisir à Nice!

Si vous saviez comme Paris est beau! Chez Laferrière, Caroline est allée
aux eaux, la grande mince la remplace et pas mal; au moins avec celle-là
je fais ce que je veux.

Ah! ma tante, envoyez-moi donc de l'argent.

Ce soir, nous irons sans doute à l'Opéra.

Ah! ma tante, envoyez-moi donc de l'argent.

Car je suis dans la gêne,
Que mon cœur, que mon cœur
. . . . . . . a de peine...

Ne pas aller tous les jours au Bois, c'est mourir d'ennui: vous savez bien
que je déteste courir les boulevards et les boutiques. Mon seul plaisir
est d'aller respirer l'air pur de la campagne, de humer les douces
émanations du Bois, d'admirer la nature... des voitures et des toilettes.

Ah! ma tante, envoyez-moi donc de l'argent!

Car je suis dans la gêne,
Que mon cœur, que mon cœur
. . . . . . . a de peine...

Que Dieu vous garde, mes amis.

Nous, par la grâce de Dieu,

Marie.




À sa mère.
Florence.

Chère maman,

Nous descendons à l'hôtel de France. Ah! je suis habituée à voyager...
je ne fais que cela depuis quelque temps. Je suis gaie et bien portante.
Ce qui est vilain, c'est que nous ne connaissons pas une âme, moi et ma
tante, deux femmes seules, enfin résignons-nous!

Quelle vie, quelle animation! des chants, des cris partout. Je me sens
bien ici. Nous sommes comme dans une forêt sauvage, comme le Dante _una
selva reggia_, je ne sais où l'on va, quelle fête il y a, rien, rien,
rien! Mais, comme a dit un poète russe: notre bonheur est dans notre
misérable ignorance. C'est vrai, je ne sais rien ici et je suis à peu près
tranquille. J'en voudrai beaucoup à la personne qui me tirera de _cette
misérable ignorance_: qui me dira, il y a bal là, fête ici; j'en
voudrais être et je serais tourmentée.

Il fait un clair de lune superbe et notre hôtel est situé sur la seule
partie de l'Arno qui ne soit laide et desséchée, comme le Paillon de Nice.
À demain les visites aux galeries, aux palais!

Ah! comme on vit bien ici! Nous avons visité le Palazzo Pitti, puis la
galerie de tableaux. Le tableau qui m'a le plus frappé, c'est le jugement
de Salomon _en costume moyen âge,_--il y a plusieurs autres naïvetés
pareilles. Tu sais que je respecte les tableaux très anciens, ce qui ne
m'empêche pas cependant de voir leurs défauts. Une Vénus avec des pieds si
mal faits, qu'on dirait qu'elle a porté des souliers à grands talons. Mes
pieds sont bien mieux.

Il y a de très belles et très curieuses choses dans ce palais, il y en a
pour des millions. Ce que j'aime le mieux, ce sont des portraits, parce
que ce n'est pas inventé, composé, arrangé. Il y a aussi une curieuse
collection de miniatures. Pourquoi donc ne s'habille-t-on pas comme avant?
Les modes d'à présent sont laides. Tu sais, une fois mariée, mon genre est
tout décidé, genre mythologique, empire ou plutôt directoire, mais plus
décent, très décent. Il y a de ces délicieuses robes, croisées comme par
hasard, et serrées devant par une ceinture. Oh! les femmes d'à présent ne
savent pas s'habiller, les plus élégantes sont mal mises. Enfin, ayez
patience, si Dieu m'accorde la grâce de faire ce que je veux, vous verrez
une femme un peu bien arrangée.

De là nous allons à la maison de Buonarotti; mais il y a une telle foule,
qu'on ne peut pas bien voir. Ensuite al Museo del Pietre D. Superbe
mosaïque. Ensuite al galeria del Belorta. Je ne vais pas la décrire. Quand
tu seras bien portante, nous irons ensemble; d'ailleurs il faudrait un
volume et la description n'en donnerait aucune idée. Tu sais que j'adore
la peinture, la sculpture, l'art enfin.

Au revoir, à bientôt. Je t'embrasse.




À son grand-père.
Florence, mercredi, 15 septembre 1875.

Cher grand-papa,

Nous sommes allées à la galerie Degli uffici qui communique avec le Palais
Pitti et que j'ai vue hier autant qu'on peut voir en passant. Aujourd'hui,
c'est autre chose; j'y suis restée une heure et demie. Les statues et les
bustes grecs me retiennent longtemps.

Je suis désappointée à la vue de la tête d'Alcibiade; jamais je ne me le
figurais avec le front charnu, cette petite bouche montrant les dents,
cette petite barbe.

Cicéron est assez (je ne le prends pas pour un Grec, soyez tranquille)
bien, mais ce pauvre Socrate! Oh! Il a bien fait de faire de la
philosophie et de causer avec son génie, il ne pouvait pas faire autre
chose! Quelle laideur ridicule!

Enfin me voilà devant la fameuse Venera Medica! Cette petite poupée est
une déception nouvelle. Ces chevilles ressortantes n'excitent pas mon
admiration, et la tête et les traits communs à toutes les statues
grecques! Non ce n'est pas là Vénus, la déesse charmante, la mère de
l'amour. La bouche est froide, les yeux sans expression; certes les
proportions sont admirablement gardées, mais que lui resterait-il donc,
si les proportions étaient moins parfaites! Qu'on me nomme barbare,
ignorante, arrogante, stupide, mais c'est mon avis. La Vénus de Milo est
beaucoup plus Vénus.

Je passe aux peintures et trouve enfin une chose digne du nom de Raphaël,
pas une image plate et effacée comme ces madones, pas un Christ enfant
comme en papier mâché, mais une tête vivante, belle, fraîche. La
_Fornarina_. Peut-être est-ce parce que je n'y comprends rien, mais
je préfère de beaucoup cette tête à toutes ses madones ensemble.
_Une femme_ de Titien, blonde et grasse, est admirable en _Flore_, on
la retrouve au Palais Pitti, peinte, toujours par Titien, en _Cléopâtre
se faisant mordre par un aspic_, elle représente une absurdité. Trop
grasse, trop blonde, pas du tout grecque-égyptienne. Les effets de lumière
dans les tableaux de Gherardo delle Notti me plaisent énormément.
Les figures sont belles et vivantes. La grande toile représentant les
_Pâtres autour du berceau de Jésus_ est magnifique. Sous cette banale
auréole, l'enfant divin illumine tous les entourants et semble lui même
être fait de lumière.



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