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Montolieu, Isabelle de / Le Robinson suisse ou Histoire d'une famille suisse naufragée
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Johann David WYSS




LE ROBINSON SUISSE

ou Histoire d'une famille suisse naufrage

(1812--dition: 1870)




Table des matires


_Note sur l'auteur_.

_Prface_.

TOME I.

CHAPITRE I Tempte.--Naufrage.--Corsets natatoires.--Bateau de cuves.

CHAPITRE II Chargement du radeau.--Personnel de la
famille.--Dbarquement--Premires dispositions.--Le homard.--Le
sel.--Excursions de Fritz.--L'agouti.--La nuit terre.

CHAPITRE III Voyage de dcouverte.--Les noix de coco.--Les
calebassiers.--La canne sucre.--Les singes.

CHAPITRE IV Retour.--Capture d'un singe.--Alarme nocturne.--Les chacals.

CHAPITRE V Voyage au navire.--Commencement du pillage.

CHAPITRE VI Le troupeau la nage.--Le requin.--Second dbarquement.

CHAPITRE VII Rcit de ma femme.--Colliers des chiens--L'outarde.--Les
oeufs de tortue.--Les arbres gigantesques.

CHAPITRE VIII Le pont.

CHAPITRE IX Dpart.--Nouvelle demeure.--Le porc-pic.--Le chat sauvage.

CHAPITRE X Premier tablissement.--Le flamant,--L'chelle de bambou.

CHAPITRE XI Construction du chteau arien.--Premire nuit sur
l'arbre.--Le dimanche.--Les ortolans.

CHAPITRE XII La promenade.--Nouvelles dcouvertes.--Dnomination de
divers lieux.--La pomme de terre.--La cochenille.

CHAPITRE XIII La claie.--La poudre canon.--Visite Zelt-Heim. Le
kanguroo.--La mascarade.

CHAPITRE XIV Second voyage au vaisseau.--Pillage gnral.--La
tortue.--Le manioc.

CHAPITRE XV Voyage au vaisseau.--Les pingouins.--Le manioc et sa
prparation.--La cassave.

CHAPITRE XVI La pinasse.--La machine infernale.--Le jardin potager.

CHAPITRE XVII Encore un dimanche.--Le _lazo_.--Excursion au bois des
Calebassiers.--Le crabe de terre.--L'iguane.

CHAPITRE XVIII Nouvelle excursion.--Le coq de bruyre.--L'arbre
cire.--La colonie d'oiseaux.--Le caoutchouc.--Le sagoutier.

CHAPITRE XIX Les bougies.--Le beurre.--Embellissement de Zelt-Heim.
Dernier voyage au vaisseau.--L'arsenal.

CHAPITRE XX Voyage dans l'intrieur.--Le vin de palmier.--Fuite de
l'ne.--Les buffles.

CHAPITRE XXI Le jeune chacal.--L'aigle du Malabar.--Le vermicelle.

CHAPITRE XXII Les greffes.--La ruche.--Les abeilles.

CHAPITRE XXIII L'escalier.--ducation du buffle, du singe, de
l'aigle.--Canal de bambous.

CHAPITRE XXIV L'onagre.--Le phormium tenax.--Les pluies.

CHAPITRE XXV La grotte sel.--Habitation d'hiver.--Les harengs.--Les
chiens marins.

CHAPITRE XXVI Le pltre.--Les saumons.--Les esturgeons.--Le caviar.--Le
coton.

CHAPITRE XXVII La maison de campagne.--Les fraises--L'ornithorynque.

CHAPITRE XXVIII La pirogue.--Travaux la grotte.

CHAPITRE XXIX Anniversaire de la dlivrance.--Exercices
gymnastiques.--Distribution des prix.

CHAPITRE XXX L'anis.--Le ginseng.

CHAPITRE XXXI Gluau.--Grande chasse aux singes.--Les pigeons des
Moluques.

CHAPITRE XXXII Le pigeonnier.

CHAPITRE XXXIII Aventure de Jack.


TOME II.

CHAPITRE I Second hiver.

CHAPITRE II Premire sortie aprs les pluies.--La baleine.--Le corail.

CHAPITRE III Dpcement de la baleine.

CHAPITRE IV L'huile de baleine.--Visite la mtairie.--La tortue
gante.

CHAPITRE V Le mtier tisser.--Les vitres.--Les paniers.--Le
palanquin.--Aventure d'Ernest.--Le boa.

CHAPITRE VI Mort de l'ne et du boa.--Entretien sur les serpents
venimeux.

CHAPITRE VII Le boa empaill.--La terre foulon.--La grotte de cristal.

CHAPITRE VIII Voyage l'cluse.--Le cabiai.--L'ondatra.--La civette et
le musc.--La cannelle.

CHAPITRE IX Le champ de cannes sucre.--Les pcaris.--Le rti de
Tati.--Le ravensara.--Le bambou.

CHAPITRE X Arrive l'cluse.--Excursion dans la savane.
L'autruche.--La tortue de terre.

CHAPITRE XI La prairie.--Terreur d'Ernest.--Combat contre les ours.--La
terre de porcelaine.--Le condor et l'urubu.

CHAPITRE XII Prparation de la chair de l'ours.--Le poivre.--Excursion
dans la savane.--Le lapin angora.--L'antilope royale.--L'oiseau aux
abeilles et le verre fossile.

CHAPITRE XIII Capture d'une autruche.--La vanille.--L'euphorbe et les
oeufs d'autruche.

CHAPITRE XIV ducation de l'autruche.--L'hydromel.--La tannerie et la
chapellerie.

CHAPITRE XV La poterie.--Construction du caak.--La gele d'algues
marines.--La garenne.

CHAPITRE XVI Le moulin gruau.--Le caak.--La vache marine.

CHAPITRE XVII L'orage.--Les clous de girofle.--Le pont-levis.--Le
lche-sel.--Le pemmikan.--Les pigeons messagers.--L'hyne.

CHAPITRE XVIII Retour du pigeon messager.--La chasse aux cygnes.--Le
hron et le tapir.--La grue.--Le moenura superba.--Grande droute des
singes.--Ravage des lphants Zuckertop.--Arrive l'cluse.

CHAPITRE XIX Le cacao.--Les bananes.--La poule
sultane.--L'hippopotame.--Le th et le cprier.--La grenouille
gante.--Terreur de Jack.--L'difice de Falken-Horst.--Le corps de garde
dans l'le aux Requins.

CHAPITRE XX Coup d'oeil gnral sur la colonie et ses dpendances.--La
basse-cour.--Les arbres et le btail.--Les machines et les magasins.

CHAPITRE XXI Nouvelles dcouvertes l'occident.--Heureuse expdition de
Fritz.--Les dents de veau marin.--La baie des Perles.--La loutre de
mer.--L'albatros.--Retour Felsen-Heim.

CHAPITRE XXII Les nids d'hirondelles.--Les perles fausses.--La pche des
perles.--Le sanglier d'Afrique.--Danger de Jack.--La truffe.

CHAPITRE XXIII Visite au sanglier.--Le coton de Nankin.--Le lion.--Mort
de Bill.--Un nouvel hiver.

CHAPITRE XXIV Le navire europen.--Le mcanicien et sa
famille.--Prparatifs de retour en Europe.--Sparation.--Conclusion.




_Note sur l'auteur_


_Johann David Wyss est n Berne en 1743. Pasteur la collgiale de
Berne, il est l'auteur du_ Robinson Suisse, _l'un des plus clbres
romans crits l'imitation du_ Robinson Cruso _de Daniel Defoe._

_Johann David Wyss conut cette histoire pour la raconter ses enfants.
la diffrence de Daniel Defoe, le naufrag de Wyss n'est pas jet seul
sur une le dserte: il parvient sauver sa famille du naufrage. Ce
sera alors l'occasion pour le pre de prodiguer ses enfants de sages
conseils._

Le Robinson Suisse _fut publi par le fils de Wyss, Johann Rudolph,
professeur de philosophie l'Acadmie de Berne. L'ouvrage fut traduit
en franais, en 1824, par la baronne de Montolieu._




_Prface_


_Moins populaire que le livre de Daniel De Foe, parce qu'il n'a pas
servi l'amusement et l'instruction d'un aussi grand nombre de
gnrations, le_ Robinson suisse _est destin prendre place ct du_
Robinson anglais _lorsqu'il sera mieux connu, et que la haute ide
morale qui s'y trouve si dramatiquement dveloppe aura t plus
srieusement et plus frquemment apprcie._

_Daniel De Foe n'a mis en scne qu'un homme isol, sans exprience et
sans connaissance du monde, tandis que Wyss a racont les travaux, les
efforts de toute une famille, pour se crer des moyens d'existence avec
les ressources de la nature et celles que donnent au chef de cette
famille les lumires de la civilisation. Les personnages eux-mmes
intressent davantage les jeunes lecteurs auxquels ce livre est destin.
Ce sont, comme eux, des enfants de diffrents ges et de caractres
varis, qui, par leurs dialogues nafs, rompent agrablement la
monotonie du rcit individuel, dfaut que l'admirable talent de l'auteur
anglais n'a pas toujours pu viter. Le style de Wyss, dans sa simplicit
et dans la purilit apparente des dtails, est merveilleusement
appropri l'esprit de ses lecteurs; un enfant, dans ses premires
compositions, ne penserait pas autrement. Prier Dieu, s'occuper des
repas que la prvoyance de ses parents lui a prpars, se livrer des
amusements varis, n'est-ce pas tout l'emploi du temps de l'enfance?
C'est l, n'en doutons pas, une des principales causes du vif plaisir
que procure la lecture du Robinson suisse, mme des hommes faits qui
ne s'en sont jamais rendu raison._

_Il est cependant un reproche qu'on peut adresser Wyss, et que ne
mrite pas son devancier. Robinson, dans son le, ne trouve que les
animaux et les plantes qui peuvent naturellement s'y rencontrer d'aprs
sa position gographique. Wyss, au contraire, a runi dans l'le du
naufrag suisse tous les animaux, tous les arbres, toutes les richesses
vgtales et minrales que la nature a rpandues avec profusion dans les
dlicieuses les de l'ocan Pacifique; et cependant chaque contre a sa
part dans cette admirable distribution des faveurs de la Providence: les
plantes, les animaux de la Nouvelle-Hollande ne sont pas ceux de la
Nouvelle-Zlande et de Tati. Le but de l'auteur a t de faire passer
sous nos yeux, dans un cadre de peu d'tendue, les productions propres
tous les pays avec lesquels nous sommes peu familiariss, ce qui excuse
en quelque sorte cette runion sur un seul point de l'Ocan de tout ce
qui ne se rencontre que dans une multitude d'les diverses._

_Les descriptions n'ont pas toujours l'exactitude rclame par les
naturalistes; dans quelques circonstances, la vrit a t sacrifie
l'intrt. C'est pour ne pas nuire cet intrt que nous n'avons rien
chang aux descriptions, quoiqu'il nous et t facile de les
rectifier._

_Mais combien ces taches ne sont-elles pas effaces par les leons
admirables de rsignation, de courage et de ferme persvrance qu'on y
trouve chaque page! Vouloir, c'est pouvoir, a-t-on dit; jamais cette
maxime n'avait t dveloppe sous une forme plus heureuse et plus
dramatique. Robinson avait dj montr, il est vrai, comment on parvient
pourvoir aux premiers besoins de la vie solitaire. Ici, ds les
premiers pas, ces cruelles ncessits n'existent plus; ce sont les
jouissances de la vie sociale qu'il faut satisfaire et les persvrants
efforts des naufrags pour arriver ce but obtiennent un tel succs,
qu'ils parviennent mme se crer un muse._

_Comme dans son modle, chaque page Wyss a sem les enseignements
sublimes de la morale vanglique; tout est rapport par lui l'auteur
de toutes choses, et l'orgueil humain est constamment abaiss devant la
grandeur et la bont de Dieu. L'ouvrage a t crit par un auteur
protestant, mais avec une telle mesure, qu'il a suffi de quelques
lgres corrections pour le rendre tout fait propre des lecteurs
catholiques._

_Wyss a cru devoir se dispenser d'entrer dans des dtails d'avant-scne;
l'action commence au moment mme du naufrage, et, semblable un auteur
dramatique, il ne nous fait connatre les acteurs que par leur langage
et leurs actions. Ainsi que lui, nous renvoyons la narration le
lecteur, qui sera bientt familiaris avec les personnages._

_Friedrich Muller._




TOME I




CHAPITRE I

Tempte.--Naufrage.--Corsets natatoires.--Bateau de cuves.


La tempte durait depuis six mortels jours, et, le septime, sa
violence, au lieu de diminuer, semblait augmenter encore. Elle nous
avait jets vers le S.-O., si loin de notre route, que personne ne
savait o nous nous trouvions. Les passagers, les matelots, les
officiers taient sans courage et sans force; les mts, briss, taient
tombs par-dessus le bord; le vaisseau, dsempar, ne manoeuvrait plus,
et les vagues irrites le poussaient a et l. Les matelots se
rpandaient en longues prires et offraient au Ciel des voeux ardents;
tout le monde tait du reste dans la consternation, et ne s'occupait que
des moyens de sauver ses jours.

Enfants, dis-je mes quatre fils effrays et en pleurs, Dieu peut nous
empcher de prir s'il le veut; autrement soumettons-nous sa volont;
car nous nous reverrons dans le ciel, o nous ne serons plus jamais
spars.

Cependant ma courageuse femme essuyait une larme, et, plus tranquille
que les enfants, qui se pressaient autour d'elle, elle s'efforait de
les rassurer, tandis que mon coeur, moi, se brisait l'ide du danger
qui menaait ces tres bien-aims. Nous tombmes enfin tous genoux, et
les paroles chappes mes enfants me prouvrent qu'ils savaient aussi
prier, et puiser le courage dans leurs prires. Je remarquai que Fritz
demandait au Seigneur de sauver les jours de ses chers parents et de ses
frres, sans parler de lui-mme.

Cette occupation nous fit oublier pendant quelque temps le danger qui
nous menaait, et je sentis mon coeur se rassurer un peu la vue de
toutes ces petites ttes religieusement inclines. Soudain nous
entendmes, au milieu du bruit des vagues, une voix crier: Terre!
terre! et au mme instant nous prouvmes un choc si violent, que nous
en fmes tous renverss, et que nous crmes le navire en pices; un
craquement se fit entendre; nous avions touch. Aussitt une voix que je
reconnus pour celle du capitaine cria: Nous sommes perdus! Mettez les
chaloupes en mer! Mon coeur frmit ces funestes mots: Nous sommes
perdus! Je rsolus cependant de monter sur le pont, pour voir si nous
n'avions plus rien esprer. peine y mettais-je le pied qu'une norme
vague le balaya et me renversa sans connaissance contre le mt. Lorsque
je revins moi, je vis le dernier de nos matelots sauter dans la
chaloupe, et les embarcations les plus lgres, pleines de monde,
s'loigner du navire. Je criai, je les suppliai de me recevoir, moi et
les miens.... Le mugissement de la tempte les empcha d'entendre ma
voix, ou la fureur des vagues de venir nous chercher. Au milieu de mon
dsespoir, je remarquai cependant avec un sentiment de bonheur que l'eau
ne pouvait atteindre jusqu' la cabine que mes bien-aims occupaient
au-dessous de la chambre du capitaine; et, en regardant bien
attentivement vers le S., je crus apercevoir par intervalles une terre
qui, malgr son aspect sauvage, devint l'objet de tous mes voeux.

Je me htai donc de retourner vers ma famille; et, affectant un air de
scurit, j'annonai que l'eau ne pouvait nous atteindre, et qu'au jour
nous trouverions sans doute un moyen de gagner la terre. Cette nouvelle
fut pour mes enfants un baume consolateur, et ils se tranquillisrent
bien vite. Ma femme, plus habitue pntrer ma pense, ne prit pas le
change; un signe de ma part lui avait fait comprendre notre abandon.
Mais je sentis mon courage renatre en voyant que sa confiance en Dieu
n'tait point branle; elle nous engagea prendre quelque nourriture.
Nous y consentmes volontiers; et aprs ce petit repas les enfants
s'endormirent, except Fritz, qui vint moi et me dit: J'ai pens, mon
pre, que nous devrions faire, pour ma mre et mes frres, des corsets
natatoires qui pussent les soutenir sur l'eau, et dont vous et moi
n'avons nul besoin, car nous pouvons nager aisment jusqu' la cte.
J'approuvai cette ide, et rsolus de la mettre profit. Nous
cherchmes partout dans la chambre de petits barils et des vases
capables de soutenir le corps d'un homme. Nous les attachmes ensuite
solidement deux deux, et nous les passmes sous les bras de chacun de
nous; puis nous tant munis de couteaux, de ficelles, de briquets et
d'autres ustensiles de premire ncessit, nous passmes le reste de la
nuit dans l'angoisse, craignant de voir le vaisseau s'entr'ouvrir
chaque instant. Fritz, cependant, s'endormit puis de fatigue.

L'aurore vint enfin nous rassurer un peu, en ramenant le calme sur les
flots; je consolai mes enfants, pouvants de leur abandon, et je les
engageai se mettre la besogne pour tcher de se sauver eux-mmes.
Nous nous dispersmes alors dans le navire pour chercher ce que nous
trouverions de plus utile. Fritz apporta deux fusils, de la poudre, du
plomb et des balles; Ernest, des clous, des tenailles et des outils de
charpentier; le petit Franz, une ligne et des hameons. Je les flicitai
tous trois de leur dcouverte. Mais, dis-je Jack, qui m'avait amen
deux normes dogues, quant toi, que veux-tu que nous fassions de ta
trouvaille?

--Bon, rpondit-il, nous les ferons chasser quand nous serons terre.

--Et comment y aller, petit tourdi? lui dis-je.

--Comment aller terre? Dans des cuves, comme je le faisais sur l'tang
notre campagne.

Cette ide fut pour moi un trait de lumire, je descendis dans la cale
o j'avais vu des tonneaux; et, avec l'aide de mes fils, je les amenai
sur le pont, quoiqu'ils fussent demi submergs. Alors nous commenmes
avec le marteau, la scie, la hache et tous les instruments dont nous
pouvions disposer, les couper en deux, et je ne m'arrtai que quand
nous emes obtenu huit cuves de grandeur peu prs gale. Nous les
regardions avec orgueil; ma femme seule ne partageait pas notre
enthousiasme.

Jamais, dit-elle, je ne consentirai monter l dedans pour me risquer
sur l'eau.

--Ne sois pas si prompte, chre femme, lui dis-je, et attends, pour
juger mon ouvrage, qu'il soit achev.

Je pris alors une planche longue et flexible, sur laquelle j'assujettis
mes huit cuves; deux autres planches furent jointes la premire, et,
aprs des fatigues inoues, je parvins obtenir une sorte de bateau
troit et divis en huit compartiments, dont la quille tait forme par
le simple prolongement des planches qui avaient servi lier les cuves
entre elles. J'avais ainsi une embarcation capable de nous porter sur
une mer tranquille et pour une courte traverse; mais cette
construction, toute frle qu'elle tait, se trouvait encore d'un poids
trop au-dessus de nos forces pour que nous pussions la mettre flot. Je
demandai alors un cric, et, Fritz en ayant trouv un, je l'appliquai
une des extrmits de mon canot, que je commenai soulever, tandis que
mes fils glissaient des rouleaux par-dessous. Mes enfants, Ernest
surtout, taient dans l'admiration en voyant les effets puissants de
cette simple machine, dont je leur expliquai le mcanisme sans
discontinuer mon ouvrage. Jack, l'tourdi, remarqua pourtant que le cric
allait bien lentement.

Mieux vaut lentement que pas du tout, rpondis-je.

Notre embarcation toucha enfin le bord et descendit dans l'eau, retenue
prs du navire par des cbles; mais elle tourna soudain et pencha
tellement de ct que pas un de nous ne fut assez hardi pour y
descendre.

Je me dsesprais, quand il me vint l'esprit que le lest seul
manquait; je me htai de jeter au fond des cuves tous les objets pesants
que le hasard plaa sous ma main, et, peu peu, en effet, le bateau se
redressa et se maintint en quilibre. Mes fils alors poussrent des cris
de joie, et se disputrent qui descendrait le premier. Craignant que
leurs mouvements ne vinssent dplacer le lest qui maintenait le
radeau, je voulus y suppler en tablissant aux deux extrmits un
balancier pareil celui que je me souvenais d'avoir vu employer par
quelques peuplades sauvages; je choisis cet effet deux morceaux de
vergue assez longs; je les fixai par une cheville de bois, l'un
l'avant, l'autre l'arrire du bateau, et aux deux extrmits
j'attachai deux tonnes vides qui devaient naturellement se faire
contre-poids.

Il ne restait plus qu' sortir des dbris et rendre le passage libre.
Des coups de hache donns propos droite et gauche eurent bientt
fait l'affaire. Mais le jour s'tait coul au milieu de nos travaux, et
il tait maintenant impossible de pouvoir gagner la terre avant la nuit.
Nous rsolmes donc de rester encore jusqu'au lendemain sur le navire,
et nous nous mmes table avec d'autant plus de plaisir, qu'occups de
notre important travail, nous avions peine pris dans toute la journe
un verre de vin et un morceau de biscuit. Avant de nous livrer au
sommeil, je recommandai mes enfants de s'attacher leurs corsets
natatoires, pour le cas o le navire viendrait sombrer, et je
conseillai ma femme de prendre les mmes prcautions. Nous gotmes
ensuite un repos bien mrit par le travail de la journe.




CHAPITRE II

Chargement du radeau.--Personnel de la famille.--Dbarquement--Premires
dispositions.--Le homard.--Le sel.--Excursions de Fritz.--L'agouti.--La
nuit terre.


Aux premiers rayons du jour nous tions debout. Aprs avoir fait faire
ma famille la prire du matin, je recommandai qu'on donnt aux animaux
qui taient sur le vaisseau de la nourriture pour plusieurs jours.

Peut-tre, disais-je, nous sera-t-il permis de les venir prendre.

J'avais rsolu de placer, pour ce premier voyage, sur notre petit
navire, un baril de poudre, trois fusils, trois carabines, des balles et
du plomb autant qu'il nous serait possible d'en emporter, deux paires de
pistolets de poche, deux autres paires plus grandes, et enfin un moule a
balles. Ma femme et chacun de mes fils devaient en outre tre munis
d'une gibecire bien garnie. Je pris encore une caisse pleine de
tablettes de bouillon, une de biscuit, une marmite en fer, une ligne
pcher, une caisse de clous, une autre remplie d'outils, de marteaux, de
scies, de pinces, de haches, etc., et un large morceau de toile voile
que nous destinions faire une tente.

Nous avions apport beaucoup d'autres objets; mais il nous fut
impossible de les charger, bien que nous eussions remplac par des
choses utiles le lest que j'avais mis la veille dans le bateau. Aprs
avoir invoqu le nom du Seigneur, nous nous disposions partir, lorsque
les coqs se mirent chanter comme pour nous dire adieu: ce cri
m'inspira l'ide de les emmener avec nous, ainsi que les oies, les
canards et les pigeons. Aussitt nous prmes dix poules avec deux coqs,
l'un jeune, et l'autre vieux; nous les plames dans l'une des cuves,
que nous recouvrmes avec soin d'une planche, et nous laissmes au reste
des volatiles, que nous mmes en libert, le choix de nous suivre par
terre ou par eau.

Nous n'attendions plus que ma femme; elle arriva bientt avec un sac
qu'elle dposa dans la cuve de son plus jeune fils, seulement, ce que
je crus, pour lui servir de coussin. Nous partmes enfin.

Dans la premire cuve tait ma femme, bonne pouse, mre pieuse et
sensible; dans la seconde, immdiatement aprs elle, tait Franz, enfant
de sept huit ans, dou d'excellentes dispositions, mais ignorant de
toutes choses; dans la troisime, Fritz, garon robuste de quatorze
quinze ans, courageux et bouillant; dans la quatrime, nos poules et
quelques autres objets; dans la cinquime, nos provisions; dans la
sixime, Jack, bambin de dix ans, tourdi, mais obligeant et
entreprenant; dans la septime, Ernest, g de douze ans, enfant d'une
grande intelligence, prudent et rflchi; enfin dans la huitime, moi,
leur pre, je dirigeais le frle esquif l'aide d'un gouvernail. Chacun
de nous avait une rame la main, et devant soi un corset natatoire dont
il devait faire usage en cas d'accident.

La mare avait atteint la moiti de sa hauteur quand nous quittmes le
navire; mais elle nous fut plus utile que dfavorable. Quand les chiens
nous virent quitter le btiment, ils se jetrent la nage pour nous
suivre, car nous n'avions pu les prendre avec nous cause de leur
grosseur: Turc tait un dogue anglais de premire force, et Bill une
chienne danoise de mme taille. Je craignis d'abord que le trajet ne ft
trop long pour eux; mais en les laissant appuyer leurs pattes sur les
balanciers destins maintenir le bateau en quilibre, ils firent si
bien qu'ils touchrent terre avant nous.

Notre voyage fut heureux, et nous arrivmes bientt porte de voir la
terre. Son premier aspect tait peu attrayant. Les rochers escarps et
nus qui bordaient la rivire nous prsageaient la misre et le besoin.
La mer tait calme et se brisait paisiblement le long de la cte; le
ciel tait pur et brillant; autour de nous flottaient des poutres, des
cages venant du navire. Fritz me demanda la permission de saisir
quelques-uns de ces dbris; il arrta deux tonnes qui flottaient prs de
lui, et nous les attachmes notre arrire.

mesure que nous approchions, la cte perdait son aspect sauvage; les
yeux de faucon de Fritz y dcouvraient mme des arbres qu'il assura tre
des palmiers. Comme je regrettais beaucoup de n'avoir pas pris la
longue-vue du capitaine, Jack tira de sa poche une petite lunette qu'il
avait trouve, et qui me donna le moyen d'examiner la cte, afin de
choisir une place propre notre dbarquement. Tandis que j'tais tout
entier cette occupation, nous entrmes, sans nous en apercevoir, dans
un courant qui nous entrana rapidement vers la plage, l'embouchure
d'un petit ruisseau. Je choisis une place o les bords n'taient pas
plus levs que nos cuves, et o l'eau pouvait cependant les maintenir
flot. C'tait une plaine en forme de triangle dont le sommet se perdait
dans les rochers, et dont la base tait forme par la rive.

Tout ce qui pouvait sauter fut terre en un clin d'oeil; le petit Franz
seul eut besoin du secours de sa mre. Les chiens, qui nous avaient
prcds, accoururent nous et nous accablrent de caresses, en nous
tmoignant leur reconnaissance par de longs aboiements; les oies et les
canards, qui barbotaient dj dans la baie o nous avions abord,
faisaient retentir les airs de leurs cris, et leur voix, mle celle
des pingouins, des flamants et des autres habitants de ce lieu que notre
arrive avait effrays, produisait une cacophonie inexprimable.
Nanmoins j'coutais avec plaisir cette musique trange, en pensant que
ces infortuns musiciens pourraient au besoin fournir notre
subsistance sur cette terre dserte. Notre premier soin en abordant fut
de remercier Dieu genoux de nous y avoir conduits sains et saufs.

Nous nous occupmes ensuite de construire une tente, l'aide de pieux
plants en terre et du morceau de voile que nous avions apport.

Cette construction, borde, comme dfense, des caisses qui contenaient
nos provisions, tait adosse un rocher. Puis je recommandai mes
fils de runir le plus de mousse et d'herbes sches qu'ils pourraient
trouver, afin que nous ne fussions pas obligs de coucher sur la terre
nue, pendant que je construisais un foyer prs de l avec des pierres
plates que me fournit un ruisseau peu loign; et je vis bientt
s'lever vers le ciel une flamme brillante. Ma femme, aide de son petit
Franz, posa dessus une marmite pleine d'eau, dans laquelle elle avait
mis quelques tablettes de bouillon, et prpara ainsi notre repas.

Franz avait d'abord pris ces tablettes pour de la colle, et en avait
fait navement l'observation; mais sa mre le dtrompa bientt, et lui
apprit que ces tablettes provenaient de viandes rduites en gele
force de cuisson, et qu'on en portait ainsi dans les voyages au long
cours, afin d'avoir toujours du bouillon, qu'on n'aurait pu se procurer
avec de la viande sale.

Cependant, la mousse recueillie, Fritz avait charg un fusil et s'tait
loign en suivant le ruisseau; Ernest s'tait dirig vers la mer, et
Jack, vers les rochers de la gauche pour y recueillir des moules. Quant
moi, je m'efforai d'amener terre les deux tonneaux que nous avions
harponns dans la traverse. Tandis que j'employais inutilement toutes
mes forces ce travail, j'entendis soudain Jack pousser un grand cri;
je saisis une hache, et courus aussitt son secours. En arrivant prs
de lui, je vis qu'il tait dans l'eau jusqu' mi-jambes, et qu'il
essayait de se dbarrasser d'un gros homard qui avait saisi ses jambes
avec ses pinces. Je sautai dans l'eau mon tour. L'animal, effray,
voulut s'enfuir, mais ce n'tait pas mon compte; d'un coup de revers de
ma hache je l'tourdis, et je le jetai sur le rivage.

Jack, tout glorieux de cette capture, s'empressa aussitt de s'en
emparer pour la porter sa mre; mais l'animal, qui n'tait qu'tourdi,
en se sentant saisir, lui donna un si terrible coup de queue dans le
visage, que le pauvre enfant le rejeta bien vite et se mit pleurer.
Tandis que je riais beaucoup de sa petite msaventure, le bambin furieux
ramassa une grosse pierre, et, la lanant de toutes ses forces contre
l'animal, lui crasa la tte. Je reprochai mon fils de tuer ainsi un
ennemi terre, et je lui reprsentai que, s'il et t plus prudent, et
n'et pas tenu la tte si prs de son nez, cela ne lui serait point
arriv.

Jack, confus, et pour viter mes reproches, ramassa de nouveau le homard
et se mit courir vers sa mre en criant: Maman, un crabe! Ernest, un
crabe! O est Fritz? Prends garde, Franz, a mord.

Tous mes enfants se rassemblrent autour de lui et regardrent avec
tonnement la grosseur de cet animal, en coutant les fanfaronnades de
Jack. Quant moi, je retournai l'occupation qu'il m'avait fait
quitter.

Quand je revins, je flicitai mon fils de ce que le premier il avait
fait une dcouverte qui pouvait nous tre utile, et pour le rcompenser
je lui abandonnai une patte tout entire du homard.

Oh! s'cria alors Ernest, j'ai bien dcouvert aussi quelque chose de
bon manger; mais je ne l'ai pas apport, parce qu'il aurait fallu me
mouiller pour le prendre.

--Oh! je sais ce que c'est, dit ddaigneusement Jack: ce sont des
moules, dont je ne voudrais pas seulement manger; j'aime bien mieux mon
homard.

--Ce sont plutt des hutres, rpondit Ernest, si j'en juge par le degr
de profondeur o elles se trouvent.

--Eh bien donc, m'criai-je alors, monsieur le philosophe, allez nous en
chercher un plat pour notre dner; dans notre position il ne faut
reculer devant rien de ce qui est utile. Ne vois-tu pas d'ailleurs,
continuai-je d'un ton plus doux, que le soleil nous a bientt schs,
ton frre et moi?

--Je rapporterai aussi du sel, reprit Ernest en se levant, car j'en ai
dcouvert dans les fentes des rochers. Ce sont sans doute les eaux de la
mer qui l'ont dpos l, n'est-ce pas, mon pre?

--ternel raisonneur, lui rpondis-je, tu devrais nous en avoir dj
donn un plein sac, au lieu de t'amuser disserter sur son origine.
Hte-toi donc, si tu ne veux pas que nous mangions une soupe fade et
sans got.

Ernest ne tarda pas revenir; mais le sel qu'il apportait tait ml de
terre, et nous allions le jeter, lorsque ma femme eut l'ide de le faire
fondre dans l'eau, et de passer cette eau dans un linge avant de la
mler dans la soupe.

Tandis que j'expliquais notre tourdi de Jack, qui m'avait demand
pourquoi nous n'avions pas pris simplement de l'eau de mer, que cette
eau n'aurait pu nous servir parce qu'elle contient d'autres matires
d'un got dsagrable, ma femme acheva la soupe et nous annona qu'elle
tait bonne manger.

Un moment, lui dis-je, nous attendons Fritz; et d'ailleurs, comment
nous y prendre pour la manger? Tu ne veux sans doute pas que nous
portions tour tour notre bouche ce chaudron lourd et brlant!

--Si nous avions des noix de coco, dit Ernest, nous les couperions en
deux et nous en ferions des cuillers.

--Si nous avions de magnifiques couverts d'argent, rpliquai-je, cela
vaudrait bien mieux.

--Mais au moins, reprit-il, nous pourrions nous servir de coquillages.

--Bonne ide! m'criai-je! mais, ma foi, nos doigts pourraient bien
tremper dans la soupe, car nos cuillers n'auront pas de manches. Va donc
nous en chercher.

Jack se leva en mme temps et se mit courir; et il tait dj dans
l'eau bien avant que son frre ft arriv au rivage. Il dtacha une
grande quantit d'hutres et les jeta Ernest, qui les enveloppa dans
son mouchoir, tout en ramassant un grand coquillage, qu'il mit avec soin
dans sa poche. Tandis qu'ils revenaient, nous entendmes la voix de
Fritz dans le lointain. Nous y rpondmes avec de joyeuses acclamations,
et je me sentis soulag d'un grand poids, car son absence nous avait
fort inquits.

Il s'approcha de nous, une main derrire son dos, et nous dit d'un air
triste: Rien.

--Rien? dis-je.

--Hlas! non, reprit-il. Au mme instant ses frres, qui tournaient
autour de lui, se mirent crier: Un cochon de lait! un cochon de lait!
O l'as-tu trouv? Laisse-nous voir. Tout joyeux alors, il montra sa
chasse.

Je lui reprochai srieusement son mensonge, et lui demandai de nous
raconter ce qu'il avait vu dans son excursion. Aprs un moment
d'embarras, il nous fit une description pittoresque des beauts de ces
lieux, ombrags et verdoyants, dont les bords taient couverts des
dbris du vaisseau, et nous demanda pourquoi nous n'irions pas nous
tablir dans cet endroit, o nous pourrions trouver des pturages pour
la vache qui tait reste sur le navire.

Un moment! un moment! m'criai-je, tant il avait mis de vivacit dans
son discours; chaque chose aura son temps; dis-nous d'abord si tu as
trouv quelque trace de nos malheureux compagnons.

--Pas une seule, ni sur terre, ni sur mer; en revanche, j'ai dcouvert,
sautillant travers les champs, une lgion d'animaux semblables
celui-ci; et j'aurais volontiers essay de les prendre vivants, tant ils
paraissaient peu effarouchs, si je n'avais pas craint de perdre une si
belle proie.

Ernest, qui pendant ce temps avait examin attentivement l'animal,
dclara que c'tait un agouti, et je confirmai son assertion. Cet
animal, dis-je, est originaire d'Amrique; il vit dans des terriers et
sous les racines des arbres; c'est, dit-on, un excellent manger. Jack
s'occupait ouvrir une hutre l'aide d'un couteau; mais malgr tous
ses efforts il n'y pouvait parvenir; je lui indiquai un moyen bien
simple: c'tait de mettre les hutres sur des charbons ardents. Ds
qu'elles eurent senti la chaleur, elles s'ouvrirent, en effet,
d'elles-mmes, et nous emes ainsi bientt chacun une cuiller, quand
aprs bien des faons mes enfants se furent dcids avaler l'hutre,
qu'ils trouvrent du reste dtestable.

Ils se htrent de tremper leurs cailles dans la soupe; mais tous se
brlrent les doigts et se mirent crier. Ernest seul, tirant de sa
poche son coquillage, qui tait aussi grand qu'une assiette, le remplit
en partie sans se brler, et se mit l'cart pour laisser froidir son
bouillon.

Je le laissai d'abord faire; mais quand il se disposa manger: Puisque
tu n'as pens qu' toi, lui dis-je, tu vas donner cette portion nos
fidles chiens, et tu te contenteras de celle que nous pouvons avoir
nous-mmes. Le reproche fit effet, et Ernest dposa aussitt son
assiette devant les dogues, qui l'eurent bientt vide. Mais ils taient
loin d'tre rassasis, et nous nous en apermes en les voyant dchirer
belles dents l'agouti de Fritz. Celui-ci se leva aussitt furieux,
saisit son fusil et en frappa les deux chiens avec une telle rage, qu'il
faussa le canon; puis il les poursuivit coups de pierres jusqu' ce
qu'ils eussent disparu en poussant des hurlements affreux.

Je m'lanai aprs lui, et, lorsque sa colre fut apaise, je lui
reprsentai le chagrin qu'il m'avait fait, ainsi qu' sa mre, la perte
de son arme, qui pouvait nous tre si utile, et celle que nous allions
probablement prouver de ces deux animaux, nos gardiens. Fritz comprit
mes reproches, et me demanda humblement pardon.

Cependant le jour avait commenc baisser; notre volaille se
rassemblait autour de nous, et ma femme se mit lui distribuer des
graines tires du sac que je lui avais vu emporter. Je la louai de sa
prvoyance; mais je lui fis observer qu'il serait peut-tre mieux de
conserver ces graines pour notre consommation ou pour les semer, et je
lui promis de lui rapporter du biscuit pour ses poules si j'allais au
navire.

Nos pigeons s'taient cachs dans le creux des rochers; nos poules, les
coqs leur tte, se perchrent sur le sommet de notre tente; les oies
et les canards se glissrent dans les buissons qui bordaient la rive du
ruisseau. Nous fmes nous-mmes nos dispositions pour la nuit, et nous
chargemes nos fusils et nos pistolets. peine avions-nous termin la
prire du soir, que la nuit vint tout coup nous envelopper sans
crpuscule. J'expliquai mes enfants ce phnomne, et j'en conclus que
nous devions tre dans le voisinage de l'quateur.

La nuit tait frache; nous nous serrmes l'un contre l'autre sur nos
lits de mousse. Pour moi, j'attendis que toutes les ttes se fussent
inclines sur l'oreiller, que toutes les paupires fussent bien closes,
et je me levai doucement pour jeter encore un coup d'oeil autour de moi.
Je sortis de la tente pas de loup; l'air tait pur et calme, le feu
jetait quelques lueurs incertaines et vacillantes, et menaait de
s'teindre; je le rallumai en y jetant des branches sches. La lune se
leva bientt, et, au moment o j'allais rentrer, le coq, rveill par
son clat, me salua d'un cri d'adieu. Je me couchai plus tranquille, et
je finis par me laisser aller au sommeil. Cette premire nuit fut
paisible, et notre repos ne fut pas interrompu.




CHAPITRE III

Voyage de dcouverte.--Les noix de coco.--Les calebassiers.--La canne
sucre.--Les singes.


Au point du jour, les chants de nos coqs nous rveillrent, et notre
premire pense, ma femme et moi, fut d'entreprendre un voyage dans
l'le pour tcher de dcouvrir quelques-uns de nos infortuns
compagnons. Ma femme comprit sur-le-champ que cette excursion ne pouvait
s'effectuer en famille, et il fut rsolu qu'Ernest et ses deux plus
jeunes frres resteraient prs de leur mre, tandis que Fritz, comme le
plus prudent, viendrait avec moi. Mes fils furent alors rveills leur
tour, et tous, sans en excepter le paresseux Ernest, quittrent
joyeusement leur lit de mousse.

Tandis que ma femme prparait le djeuner, je demandai Jack ce qu'il
avait fait de son homard; il courut le chercher dans un creux de rocher
o il l'avait cach pour le drober aux chiens. Je le louai de sa
prudence, et lui demandai s'il consentirait m'en abandonner une patte
pour le voyage que j'allais entreprendre.

Un voyage! un voyage! s'crirent alors tous mes enfants en sautant
autour de moi, et pour o aller?

J'interrompis cette joie en leur dclarant que Fritz seul
m'accompagnerait, et qu'ils resteraient au rivage avec leur mre, sous
la garde de Bill, tandis que nous emmnerions Turc avec nous. Ernest
nous recommanda de lui cueillir des noix de coco si nous en trouvions.

Je me prparai partir, et commandai Fritz d'aller chercher son
fusil; mais le pauvre garon demeura tout honteux, et me demanda la
permission d'en prendre un autre, car le sien tait encore tout tordu et
fauss de la veille. Aprs quelques remontrances, je le lui permis; puis
nous nous mmes en marche, munis chacun d'une gibecire et d'une hache,
ainsi que d'une paire de pistolets, sans oublier non plus une provision
de biscuit et une bouteille d'eau.

Cependant, avant de partir, nous nous mmes genoux et nous primes
tous en commun; puis je recommandai Jack et Ernest d'obir tout ce
que leur mre leur ordonnerait pendant mon absence. Je leur rptai de
ne pas s'carter du rivage; car je regardais le bateau de cuves comme le
plus sr asile en cas d'vnement. Quand j'eus donn toutes mes
instructions, nous nous embrassmes, et je partis avez Fritz. Ma femme
et mes fils se mirent pleurer amrement; mais le bruit du vent qui
soufflait nos oreilles, et celui de l'eau qui coulait nos pieds,
nous empchrent bientt d'entendre leurs adieux et leurs sanglots.

La rive du ruisseau tait si montueuse et si escarpe, et les rocs
tellement rapprochs de l'eau, qu'il ne nous restait souvent que juste
de quoi poser le pied; nous suivmes cette rive jusqu' ce qu'une
muraille de rochers nous barrt tout fait le passage. L, par bonheur,
le lit du ruisseau tait parsem de grosses pierres; en sautant de l'une
l'autre nous parvnmes facilement au bord oppos. Ds ce moment notre
marche, jusqu'alors facile, devint pnible; nous nous trouvmes au
milieu de grandes herbes sches demi brles par le soleil, et qui
semblaient s'tendre jusqu' la mer.

Nous y avions peine fait une centaine de pas, lorsque nous entendmes
un grand bruit derrire nous, et nous vmes remuer fortement les tiges;
je remarquai avec plaisir que Fritz, sans se troubler, arma son fusil et
se tint calme, prt recevoir l'ennemi. Heureusement ce n'tait que
notre bon Turc, que nous avions oubli, et qui venait nous rejoindre.
Nous lui fmes bon accueil, et je louai Fritz de son courage et de sa
prsence d'esprit.

Vois, mon fils, lui dis-je: si, au lieu d'attendre prudemment comme tu
l'as fait, tu eusses tir ton coup au hasard, tu risquais de manquer
l'animal froce, si c'en et t un, ou, ce qui tait pis, tu pouvais
tuer ce pauvre chien et nous priver de son secours.

Tout en devisant, nous avancions toujours; gauche, et prs de nous,
s'tendait la mer; droite, et une demi-heure de chemin peu prs,
la chane de rochers qui venait finir notre dbarcadre suivait une
ligne presque parallle celle du rivage, et le sommet en tait couvert
de verdure et de grands arbres.



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