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Stern, Daniel / Dante et Goethe : dialogues
Produced by Mireille Harmelin, Eric Vautier and the Online
Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net.
This file was produced from images generously made available
by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)








DANTE ET GŒTHE

DIALOGUES

PAR

DANIEL STERN

PARIS

M DCCC LXVI

À COSIMA

Ta naissance et ton nom sont italiens; ton désir ou ta destinée
t'ont faite Allemande. Je suis née sur la terre d'Allemagne; mon
étoile est au ciel de l'Italie. C'est pourquoi j'ai voulu
t'adresser des souvenirs où se mêlent Dante et Gœthe: double culte,
où nos âmes se rencontrent; patrie idéale, où toujours, quoi qu'il
arrive, et quand tout ici-bas nous devrait séparer, nous resterons
unies d'un inaltérable amour.



PREMIER DIALOGUE.


DIOTIME, ÉLIE.--Un peu plus tard, VIVIANE, MARCEL.


Ils marchaient sur la grève sans se parler. Ils s'étaient d'abord
entretenus de leurs amis et d'eux-mêmes, de leurs opinions sur les
choses du jour. Puis, insensiblement, le silence s'était fait. La
grandeur de ce lieu désert s'imposait à eux. La marée qui montait
lentement, en battant de ses flots le cap Plouha, imprimait à leur
esprit son rhythme solennel.--À quoi pensez-vous? dit enfin Élie.

DIOTIME.

La question est brusque. La réponse va vous surprendre... Je pense à
Dante.

ÉLIE.

À Dante!... ici! au poëte florentin, sur les côtes de Bretagne! Voilà
qui me surprend, en effet.

DIOTIME.

Ce site est véritablement dantesque. Regardez ces formidables
entassements de rochers, précipités les uns sur les autres! Voyez ces
blocs de granit aux flancs noirs, tout hérissés d'algues marines, que la
vague, en se retirant, laisse couverts d'écume, et que d'ici l'on
prendrait pour des monstres accroupis sur le sable! Écoutez les
gémissements du flot qui s'engouffre dans ces antres béants! Ne se
croirait-on pas aux abords d'un monde infernal? Tout à l'heure, à la
lueur blafarde de votre triste soleil, il me semblait lire sur ce pan de
roc taillé à pic l'inscription sinistre: _Per me si va_; et je voyais,
là-bas, dans cet enfoncement, l'ombre de Dante, qui s'avançait, pâle et
muette, vers les régions obscures.

ÉLIE.

Votre imagination confond mes faibles esprits. Vous franchissez d'un
bond l'espace et les siècles...

DIOTIME.

Le génie n'est jamais loin. Il est présent partout, comme Dieu. Combien
de fois ne l'ai-je pas éprouvé! Qu'un spectacle inaccoutumé de la nature
ou quelque événement soudain ébranle et trouble ma pensée, aussitôt, par
je ne sais quelle évocation secrète, qui se fait en moi comme à mon
insu, il me semble voir à mes côtés deux figures immortelles, deux
génies lumineux, dont la seule présence fait rentrer en moi la paix, et
en qui je vois toute chose se réfléchir, s'ordonner, s'éclairer, comme
en un miroir magique.

ÉLIE.

_Per speculum in enigmate_. N'est-ce pas ainsi que parlait saint Paul?
Il y a longtemps, Diotime, que je vous soupçonnais d'être tant soit peu
visionnaire!... Et ces deux génies sont Dante?...

DIOTIME.

Dante et Gœthe.

ÉLIE.

Dante et Gœthe!... étrange association de noms!

DIOTIME.

Pourquoi étrange?

ÉLIE.

Pourquoi?... Parce que ce sont bien les deux génies, les deux hommes les
plus opposés qui furent jamais.

DIOTIME.

Je ne les vois point opposés; tout au contraire.

ÉLIE.

Point opposés, bon Dieu! L'Italien du XIIIe siècle et le Germain du
XIXe! Le poëte catholique, qui chante en sa _Divine Comédie_
l'orthodoxie de saint Thomas et les catégories d'Aristote, et ce païen
panthéiste, qui cache sous la robe et le nom du réprouvé docteur Faust
les témérités de Spinosa et le système suspect de Geoffroy
Saint-Hilaire! Point opposés!

DIOTIME.

Ne vous arrêtez pas en si beau chemin; continuez. Quelle comparaison,
n'est-ce pas, entre le belliqueux enfant de la cité de Mars, entre le
noble fils du croisé toscan Cacciaguida, et le petit bourgeois d'une
ville marchande, dont le bisaïeul ferrait les chevaux, dont l'aïeul
tenait une auberge!

ÉLIE.

Ajoutons, puisque vous le souffrez, quel rapport entre le citoyen
héroïque que l'ardeur de ses passions jette aux guerres civiles, et qui,
proscrit, dépouillé, meurt bien avant l'âge, tout chargé de calamités,
tout ému de haine et d'amour pour son ingrate patrie; entre ce grand
imprécateur à la face sinistre, «qui allait en enfer et qui en
revenait,» et le rayonnant Apollon, qui se faisait appeler monsieur le
conseiller de Gœthe, anobli, décoré, ministre d'un grand-duc allemand,
froidement recueilli dans sa haute indifférence, observant les jeux du
prisme quand la Révolution française éclate sur le monde, et qui meurt
plein de jours, d'honneurs et de biens, au milieu des jardins qu'il a
plantés, au milieu des curiosités, des offrandes, que lui apportent, de
tous les points du globe, ses admirateurs à genoux!

DIOTIME.

Comme vous, je me suis étonnée, en ses commencements, de cette passion
de mon esprit qui le ramenait en toute occasion dans la compagnie de
deux poëtes aussi dissemblables. Je m'expliquais mal ce choix
involontaire qui me faisait emporter ensemble, partout où j'allais, les
deux petits volumes que vous regardiez hier sur ma table, et qui sont
devenus pour moi, à peu de chose près, ce que le bréviaire est pour le
prêtre: _La Commedia di Dante Allighieri_, et _Faust, eine Tragœdie von
Wolfgang Gœthe_. Je ne voyais pas trop le sens de cette double
prédilection. Mais comme elle était en moi véritable et obstinée, il me
fallut bien en trouver la raison; et c'est en cherchant cette raison que
j'en suis venue à pénétrer peu à peu jusqu'à ces profondeurs de la vie
idéale où nous sentons les harmonies, et non plus les dissonances des
choses.

ÉLIE.

Comment cela?

DIOTIME.

Je veux dire... mais ce serait un long discours.

ÉLIE.

Ne sommes-nous pas de loisir?

DIOTIME.

Nous avons beaucoup marché sans nous en apercevoir; je me sens un peu
lasse.

ÉLIE.

Arrêtons-nous ici. Le vent se calme, l'Océan s'apaise. La marée ne
dépasse jamais ce rocher. Voici mon _plaid_ étendu sur le sable.
Asseyez-vous, Diotime. Prenez quelqu'une de ces figues que j'ai
apportées pour vous dans ce panier. Je les crois mûres, bien que venues
sous un ciel inclément.

DIOTIME.

Depuis les figues que je cueillais sur les bords du lac de Côme, dans
les jardins de la villa Melzi, je n'en avais pas goûté d'aussi
savoureuses.

ÉLIE.

Vous le voyez, notre soleil du Nord a ses caresses; nos landes, âpres et
rudes, ont leur douceur. Ce matin, en venant de Portrieux, vos regards
s'arrêtaient avec plaisir sur la pourpre de nos bruyères et sur les tons
rosés de nos champs de blés noirs. Ne me disiez-vous pas aussi que la
lumière qui descendait à ce moment sur nos campagnes vous rappelait les
brumes transparentes qui, à certains jours d'automne, enveloppent le
Lido?

DIOTIME.

En effet, la nature, en ses diversités les plus frappantes, a des
rappels soudains à la grande unité. Il en est ainsi des hommes de génie:
c'est le même Dieu, c'est le Dieu unique, éternel, qui parle par leur
voix sur des modes divers. Il ne tiendrait qu'à nous de l'y reconnaître.

ÉLIE.

Je vois où vous voulez en venir; et, si vous restez dans ces
généralités, je me garderai de vous contredire. Mais précisons davantage
et dites-moi, je vous prie, quels sont ces rappels, ces analogies, que
vous avez su découvrir entre deux œuvres où je n'ai jamais pu voir
qu'opposition et contraste?

Élie parlait encore, qu'on vit surgir à l'extrémité de la grève, en
pleine lumière, un point noir. Ce point noir se mouvait et venait vers
eux rapidement. Presque aussitôt, on put distinguer un cavalier et une
amazone, dont la robe flottante semblait poussée par le vent et le
défier de vitesse. Un lévrier de grande taille courait devant les
chevaux. Il bondissait de rocher en rocher. Tout d'un coup, il s'arrête:
il venait d'apercevoir son maître, assis aux pieds de Diotime; et
peut-être aussi, qui sait? le panier ouvert entre eux deux, qui
promettait à son appétit quelques reliefs. Quoi qu'il eu soit, d'un
trait, _Grifagno_ franchit l'espace; il se jette sur Élie avec une
impétuosité folle, renverse le panier, les figues, et, de son long
museau désappointé, les culbute sur le sable. Tout cela avait été
l'affaire d'un clin d'œil. Dans le même temps, la svelte amazone
arrivait à fond de train. Elle sautait lestement à bas de son cheval,
détachait de la selle une gerbe de fleurs sauvages, et s'avançait vers
Diotime avec un air gracieux.

DIOTIME.

Quelle surprise! Nous ne vous attendions plus.

VIVIANE.

C'est par hasard que nous vous rejoignons. Nous reprenions la route de
Portrieux, pensant vous y trouver, quand Marcel s'est avisé de demander
au garde-côtes s'il ne vous aurait point vus. C'est ce brave douanier
qui nous a dit que vous aviez laissé la voiture à Tréveneuc et que vous
deviez être encore par ici quelque part.

ÉLIE.

Le cap Plouha a exercé sur nous sa magie. Diotime a eu des visions, j'ai
fait des rêves. Les heures ont glissé sans bruit, comme ces voiles qui
disparaissent là-bas à l'horizon. Et quand nous nous en sommes aperçus,
au lieu de hâter le retour, nous avons décidé de rester ici jusqu'au
soir.

MARCEL.

Et l'on vous dérangerait en y restant avec vous?

Viviane n'attendit pas la réponse. Prenant des mains de son frère un
épais manteau qu'elle roula en coussin, elle s'assit auprès de Diotime.
Marcel fit signe à des enfants de pêcheurs, qui cherchaient des crabes
dans les rochers, de venir tenir les chevaux. Le lévrier haletant
s'étendit tout de son long sur le bout du plaid d'Élie. Et, chacun ainsi
établi à sa guise, la conversation reprit son cours.

VIVIANE.

De quoi parliez-vous donc quand nous vous avons surpris? Vous m'aviez
tout l'air de dire de fort belles choses.

ÉLIE.

Voilà qui s'appelle deviner. Diotime était en verve. Elle entreprenait
de me persuader que la _Comédie_ de Dante et le _Faust_ de Gœthe sont
deux œuvres tout à fait semblables.

DIOTIME.

Je n'ai pas dit tout à fait, mais très-semblables.

VIVIANE.

À la bonne heure. Vive le paradoxe! Depuis quelques jours, ne vous
déplaise, nous échangions avec une satisfaction assez plate des vérités
incontestables. J'ai grand besoin de stimuler mes esprits... Eh bien!
Diotime, parlez. Persuadez-nous. Par Apollon et les Muses! je jure de
vous décerner le prix d'éloquence. Si je n'ai pas pour vous couronner
les violettes et les bandelettes d'Alcibiade, je saurai du moins tresser
ces verveines avec assez d'art pour qu'elles n'offusquent point votre
grand front lumineux.

DIOTIME.

Une couronne, des belles mains de la fée Viviane! voilà de quoi tenter
mon ambition. «Les ailes m'en viennent au dos,» auraient dit vos amis
d'Athènes.

VIVIANE.

Eh bien! déployez-les. Parlez.

DIOTIME.

Laissez-moi me recueillir un peu.

Viviane mit un doigt sur sa bouche. Chacun se tut. Après quelques
instants, Diotime continua d'un ton grave.

DIOTIME.

L'analogie première que je vois entre le poëme de Dante et le poëme de
Gœthe, c'est que tous deux ils embrassent, ils élèvent à son expression
la plus haute l'idée la plus vaste qu'il soit donné à l'homme de
concevoir: la notion de sa propre destinée dans le monde terrestre et
dans le monde céleste; le mystère, l'intérêt suprême de son existence en
deçà de la tombe et au delà; le salut de son âme immortelle. Le sujet de
la _Comédie_ et le sujet de _Faust_, ce n'est plus, comme dans l'épopée
antique, une expédition guerrière et nationale, la fondation de la cité
ou de l'État; c'est la représentation des rapports de l'homme avec Dieu
dans le fini et dans l'infini; c'est le grand problème du bien et du
mal, tel qu'il s'est agité de tout temps dans la conscience humaine,
avec la réponse qu'y donnent, selon la différence des âges, la religion,
la philosophie, la science, la politique.

ÉLIE.

Pardon. Ce que vous dites ne s'appliquerait-il pas également bien au
_Paradis perdu_ de Milton, à la _Messiade_ de Klopstock?

DIOTIME.

Pas entièrement. D'ailleurs, ce n'est là qu'un point touché de ma
comparaison. Nous allons la serrer de plus près. Remarquez d'abord que
les deux poëmes, tout en étant l'expression d'une préoccupation
permanente et universelle de l'esprit humain, sont aussi l'expression
particulière des préoccupations d'une époque et d'une nation. La Comédie
dantesque est un monument historique où se perpétuent à jamais les
croyances, les doctrines, les passions, et surtout les terreurs du moyen
âge. Dans _Faust_, la postérité la plus reculée sentira les conflits,
les angoisses, les défaillances, mais surtout l'espoir intrépide de la
génération qui vit le jour à la limite du XVIIIe et du XIXe siècle, dans
ce moyen âge nouveau entre une société qui finit et une société qui
commence, entre la dissolution et la renaissance d'un monde.

Mais cette représentation, cette image d'un siècle, elle va prendre,
selon le génie qui l'a conçue, un tempérament de race et de nationalité.
Par Dante, elle sera latine et toscane; de Gœthe, elle recevra le
souffle de la vie germanique; car, et notez bien cette similitude, on a
pu dire avec une égale justesse, de Gœthe, qu'il était le plus allemand
des Allemands; de Dante, qu'il était le plus italien des Italiens qui
furent jamais.

Ce n'est pas tout. Malgré ce grand air de race et de nationalité qu'ils
donnent à leur création, ni Dante ni Gœthe n'y disparaissent, comme
l'ont fait dans leurs poëmes Homère, Virgile, Lucrèce, et plus tard
Camoëns, Milton, Klopstock. Bien au contraire, Dante entre en scène dès
les premières lignes de sa _Comédie_: il en est l'acteur principal;
Virgile et Béatrice le conduisent; les réprouvés et les élus
s'entretiennent avec lui; il reconnaît, dans l'enfer, dans le purgatoire
et dans le paradis, ses amis et ses proches; on lui prédit sa gloire
future. Il est enfin le seul lien entre les personnages épisodiques qui
passent devant nos yeux; et l'intérêt, la réalité sensible de ce
merveilleux voyage à travers l'éternité, ce sont les impressions du
voyageur qui le raconte. Quant à Gœthe, sans se nommer, il se fait assez
connaître dans son héros. Tout ce qu'il a senti, rêvé, pensé, voulu,
écrit déjà dans ses ouvrages antérieurs, il le met dans la bouche du
docteur Faust. Sous ce masque transparent, il nous livre le secret de sa
vie, son idéal. Et c'est ici, Élie, que la ressemblance devient
surprenante. À travers un intervalle de cinq siècles, chez des hommes
dont vous avez justement signalé l'extrême opposition de race, de nature
et de condition, cet idéal où tendent les aspirations de Faust et qui
resplendit dans les visions de Dante, est exactement le même: c'est
l'amour infini, absolu, tout-puissant de l'éternel Dieu, attirant à soi,
du sein des réalités périssables de l'existence finie, l'amour de la
créature mortelle. Et, chez tous les deux, c'est l'être excellemment
aimant, c'est la femme, vierge et mère, qui sert de médiateur entre
l'amour divin et l'amour humain; c'est Marie pleine de grâce, vers qui
montent les prières exaucées de Béatrice et de Marguerite; c'est la
_Mater gloriosa_, la reine du ciel, qui accorde à Dante la vision des
splendeurs, à Faust la connaissance de la sagesse de Dieu. La _Comédie_
de Dante et la tragédie de Gœthe ont un même couronnement. Le dernier
vers du poëme dantesque célèbre l'amour qui meut le soleil et les
étoiles. «L'amor che muove il sole e l'altre stelle.» Le chœur mystique
par qui se termine le poëme gœthéen chante «l'Éternel-Féminin,» «Das
Ewig-Weibliche,» qui nous élève à Dieu. Seraient-ce là, Viviane, des
analogies qu'il m'ait fallu chercher d'un esprit de paradoxe?

VIVIANE.

L'aspect sous lequel vous nous faites entrevoir ces deux poëmes me
semble nouveau.

DIOTIME.

En Allemagne, où, dans les représentations scéniques de _Faust_, la
salle entière dit les vers du poëte simultanément avec l'acteur qui les
déclame et dans un sentiment à peu près semblable à celui des dévots qui
chantent la messe en même temps que l'officiant, où l'on connaît la
_Divine Comédie_ tout aussi bien, mieux peut-être qu'en Italie, je
risquerais fort de ne rien dire sur ce sujet qui ne parût une banalité.
Mais en France, il n'en va pas ainsi. Un écrivain satirique a observé
que nous autres Français, nous voulons tout comprendre de prime abord,
et que ce que nous ne saurions saisir de cette façon cavalière, nous le
déclarons, sans plus, indigne d'être compris. De là vient que, malgré
les travaux considérables de Fauriel, d'Ozanam, de Villemain, d'Ampère,
malgré les traductions de Rivarol, de Brizeux, de Lamennais, de
Ratisbonne, si l'on parle chez nous de la _Divine Comédie_, c'est
toujours exclusivement de l'Enfer, la plus dramatique et la moins
obscure des trois _Cantiques_. Pareillement, lorsqu'on discute avec un
Français des mérites de _Faust_, on s'aperçoit bien vite que ses
arguments ne s'appliquent jamais qu'à la première partie, c'est-à-dire à
la moitié environ du poëme, à la plus dramatique aussi, sans doute, à la
plus émouvante, j'en conviens, mais qui n'en laisse pas moins le sens
philosophique de l'œuvre en suspens, et qui semble même lui donner un
dénoûment en complet désaccord avec la pensée de Gœthe.

On ne peut s'empêcher de sourire lorsqu'on se rappelle quelques-uns des
graves jugements portés par la critique française et par les _honnêtes
gens_ sur Dante ou sur Gœthe. Depuis Voltaire, qui appelle la Comédie un
_salmigondis_, jusqu'à M. Alexandre Dumas, qui préfère à Faust
Polichinelle, on rencontre une grande variété d'opinions grotesques.
Mais poursuivons nos rapprochements... à moins toutefois que ma
dissertation ne vous semble déjà suffisamment longue.

VIVIANE.

Ma couronne est à peine commencée. Voyez comme ces pavots rouges se
détachent parmi ces verveines! Vous savez que la nuit on les voit tout
lumineux, entourés d'une auréole comme l'auréole des saints. Cela ne
fait pas doute. C'est Linné et votre grand Gœthe qui le disent... mais
continuez.

DIOTIME.

On a comparé Dante (c'est le philosophe Gioberti, si je ne me trompe) à
l'arbre indien açvattha qui, à lui tout seul, par l'infinité de ses
rameaux et de ses rejetons, forme une forêt. L'image serait applicable à
Gœthe, et j'y voudrais ajouter, pour tout dire, que la vaste cime de
l'arbre s'étend au loin dans l'espace éthéré, tandis que ses racines
plongent au plus avant de la masse solide. La _Divine Comédie_ et
_Faust_, qui s'élèvent aux plus grandes hauteurs de la spéculation
métaphysique, prennent leur ferme appui dans le fond même des croyances
populaires. Ni Dante ni Gœthe n'ont inventé leur sujet; l'un et l'autre
l'ont reçu d'un poëte plus puissant qu'eux-mêmes, du peuple. Ils ont
écouté la voix de cet _Adam_ toujours jeune, que le Créateur a doué du
pouvoir de nommer les choses de leur nom véritable et de figurer, dans
ses fictions naïves, les grands aspects de l'âme et de la vie humaine.

Le voyage en enfer, la vision surnaturelle des lieux où s'exerce la
justice divine, était, vous le savez, une donnée familière aux
imaginations du moyen âge. Depuis le VIe siècle, la tradition s'en était
accréditée. Sortie des monastères, elle s'était répandue dans tous les
rangs de la société laïque. La plus fameuse de ces légendes, celle du
purgatoire de saint Patrice, d'origine celtique, avait été écrite en
vers et en prose, dans la langue latine d'abord, puis dans les langues
vulgaires. Celle du frère Albéric, moine du Mont-Cassin, qui se rapporte
à la première moitié du XIIe siècle, et celle de Nicolas de Guidonis,
moine de Modène, qui racontait en 1300, l'année même que Dante voulut
prendre pour date de sa vision, les merveilles qu'il avait vues dans
l'autre monde, étaient devenues populaires en Italie, de telle sorte que
la représentation de l'enfer sur le pont _alla Carraia_, pendant les
fêtes de mai 1304, fut l'un des principaux divertissements des
Florentins et l'occasion d'une horrible catastrophe.

Quant à la légende qui forme le cadre du poëme de Gœthe, elle remonte,
dans sa donnée générale du pacte avec le démon, au commencement du VIe
siècle; mais elle ne devient essentiellement germanique, elle ne prend
le nom du docteur Faust que vers la fin du XVIe, en se rattachant tout à
la fois à l'invention de l'imprimerie, considérée longtemps par le
peuple comme une œuvre diabolique, et à la Réformation, que la
catholicité tout entière attribuait aux suggestions de Satan.

Le héros de la légende allemande (je laisse de côté celles qui se
produisent dans le même temps en Angleterre, en Hollande, en Pologne)
est un certain Jean Faust, qui mène avec lui le diable sous apparence de
chien, qui procure par magie à l'empereur d'Allemagne ses victoires en
Italie, et qui s'entretient longuement à Wittenberg avec son compatriote
Mélanchton. C'est à ce docteur nécromant que se rapportent les peintures
et les rimes que l'on voit encore aujourd'hui à Leipzig, dans la fameuse
cave d'Auerbach. C'est ce Jean Faust qui se signe «philosophus
philosophorum,» qui figure dans les _Sermons de table_ (Sermones
convivales) des théologiens protestants; qui devient, en empruntant
quelques traits au _Kobold_ du foyer domestique, le héros du théâtre des
marionnettes, se répand en mille variantes par toute l'Allemagne, et
dont l'histoire authentique paraît enfin imprimée à
Francfort-sur-le-Mein, pendant la foire d'automne de l'année 1587. Une
préface de l'éditeur l'offre en exemple à toute la chrétienté et lui
présente, comme un salutaire avertissement, la fin lamentable du
téméraire docteur, abominablement trompé par les ruses du diable.

Le sens de ces deux légendes est exactement le même. Malgré le mélange
qui s'y introduit, comme dans presque toutes les créations du moyen âge
et de la renaissance, d'éléments empruntés à la mythologie païenne, il
est parfaitement chrétien. La vision de l'enfer, du purgatoire et du
paradis, a pour objet de ramener par la certitude des récompenses et des
châtiments éternels, par une salutaire frayeur et par une espérance
vive, les âmes qu'ont entraînées au péché l'orgueil de la science et les
concupiscences de la chair. La tentation de Faust, permise par Dieu
comme la tentation de Job, et le voyage en enfer ne sont, dans la
conscience populaire, autre chose qu'une exhortation à bien vivre.

C'est en prenant ces données, telles que les avait conçues le génie du
peuple, que Dante et Gœthe ont créé chacun un poëme d'une originalité
inimitable, dont on peut prédire, à coup sur, qu'il ne cessera jamais
d'intéresser les esprits, à moins que, par impossible, les hommes ne
cessent un jour de s'intéresser à ce qu'il y a ici-bas de plus divin
tout ensemble et de plus humain: au mystère même de l'art dans ses
rapports avec cet insatiable désir de l'infini, qui repose au plus
profond de la nature humaine.

Voulez-vous que nous nous arrêtions un moment à considérer ce travail
d'appropriation qui s'accomplit de la même manière dans la généreuse
intelligence de nos deux poëtes, et que nous nous remettions sous les
yeux ce qu'étaient les temps où ils vécurent?

VIVIANE.

Assurément. Je suis tout oreilles.

DIOTIME.

Je m'engage là bien témérairement, et je crains que ma mémoire ne me
fasse défaut.

ÉLIE.

De ceci, ne vous mettez point en peine; vous nous avez maintes fois
prouvé qu'elle ne se fatigue pas plus que votre imagination.

DIOTIME.

Eh bien, soit! Lorsque Dante ou Durante des Allighieri (la coutume
florentine voulait qu'on s'appelât tantôt d'un sobriquet, tantôt d'un
diminutif: Dante pour Durante; Bice pour Béatrice) naissait à Florence,
au mois de mai de l'année 1265, les peuples italiens, comme vous savez,
devançaient en culture tous les autres peuples.

Ils vivaient d'une vie pleine de trouble, mais forte et passionnée, où
leur génie inventif s'essayait, sous les formes les plus variées, aux
arts de la guerre et de la paix, aux institutions civiles et politiques.
L'Italie était alors le centre et comme la force motrice de la
civilisation. Il y avait à Rome un pape et un peuple qui tenaient de
leur antique et noble origine le droit de faire des empereurs, et qui
avaient restauré ce grand nom d'empire romain, le plus grand, dit
Fauriel, qui eût été donné à des choses humaines; dans les Deux-Siciles,
un royaume féodal, une dynastie florissante qui cherchait la gloire et
la gaieté des lettres; à Venise, une oligarchie opulente, et profonde
déjà dans sa politique; à Milan, une seigneurie nouvelle, tyrannique,
mais remplie d'habileté; à Florence enfin, une démocratie vive et
hardie, exercée aux affaires par un gouvernement électif et de courte
durée, et chez qui s'éveillaient ces nobles curiosités dont la
satisfaction allait prendre dans l'histoire le nom de _Renaissance_;
partout, sous l'action opposée des ambitions papales et impériales, des
soulèvements, des ligues, des conjurations, des guerres civiles où se
trempait dans le sang italien le tempérament italien; des chocs violents
d'où jaillissait la flamme d'un patriotisme exalté; des haines sauvages,
des vertus héroïques, tous les excès, tous les emportements d'une
société sans règle et sans frein, où se produisaient aussi, par
contraste, chez un grand nombre d'âmes, le dégoût des choses d'ici-bas,
l'amour contemplatif, mystique et visionnaire des choses éternelles.

Les dissensions civiles ne faisaient pas de trêves sur les bords de
l'Arno. Au dire des chroniqueurs, le sang étrusque de Fiesole et le sang
romain de Florence n'avaient jamais pu ni se mêler ni s'accommoder.
Fondée sous l'invocation du dieu Mars, qui devait à jamais la rendre
inexpugnable, l'antique cité païenne n'avait subi qu'en frémissant la
loi tardive de saint Jean-Baptiste, et l'idole offensée du dieu, chassé
de son temple, se vengeait en soufflant au cœur des Florentins le feu
des discordes. Sur les rives d'un fleuve tranquille, entre des collines
charmantes où l'abeille faisait son plus doux miel, sous un ciel d'une
incomparable sérénité, Florence, retranchée derrière ses murs épais,
toute hérissée de tours, de châteaux crénelés qui se défiaient l'un
l'autre et provoquaient l'ennemi du dehors, apparaissait au loin dans la
campagne, fière et dominatrice.

Après une longue suite de fortunes diverses, favorable un jour au parti
guelfe, un jour au parti gibelin, la cité, vers cette époque, restait
aux guelfes. Ils y avaient établi le gouvernement populaire. La commune,
organisée en corporations armées, souveraine en ses délibérations, mais
ombrageuse à l'excès et pleine de ressentiments, avait exclu les grands
de presque toutes les magistratures. Elle infligeait, comme un
châtiment, la noblesse aux familles qui encouraient sa disgrâce. On
devenait noble ou _Magnat, Sopra Grande_, comme on disait, pour cause
d'empoisonnement, de vol, d'inceste. Toute personne noble, si elle
voulait se rendre apte au gouvernement de la chose publique, devait
renier son ordre en se faisant inscrire dans les corporations sur les
registres des arts.

C'est là, sur un registre des arts majeurs (celui des médecins et des
apothicaires), que se lisait, de 1297 à 1300, le nom patricien de _Dante
d'Aldighiero degli Aldighieri, poeta fiorentino_.

MARCEL.

Dante médecin! peut-être apothicaire! Voici qui me gâte furieusement ses
lauriers et sa Béatrice!

DIOTIME.

Aux temps dont nous parlons, Molière lui-même n'eût pas trouvé là le
plus petit mot pour rire. Les apothicaires étaient lettrés. C'est chez
eux que l'on achetait les livres, chose alors si rare et si respectée.
La médecine était considérée, avec la théologie et la jurisprudence,
comme une science à part, au-dessus de toutes les autres. Elle était
venue des Arabes avec l'algèbre; elle en parlait la langue abstraite. Un
chirurgien qui remettait un membre, faisait une _équation_, il
s'appelait alors, en Italie, comme encore aujourd'hui en Espagne et en
Portugal, un _algebrista_. Comme les médecins orientaux, les médecins
italiens entourés du prestige de l'astrologie qu'ils pratiquaient
presque tous, étaient très-influents dans l'État. Ils devenaient
ambassadeurs, évêques. Ils portaient un costume d'une grande richesse,
on les comblait d'honneurs. On les persécutait aussi; l'Inquisition
avait l'œil sur eux, craignant ce qu'elle appelait les profanations de
l'anatomie, sévèrement interdite par le souverain pontife. Le célèbre
Pierre d'Abano fut deux fois condamné par les inquisiteurs. Après sa
mort, pour sauver ses restes des flammes, il ne fallut rien de moins que
les sollicitations du peuple de Padoue et l'intervention directe du
pape, à qui Pierre d'Abano avait donné des soins dans une grave maladie.

ÉLIE.

Serait-ce, par hasard, en sa qualité de médecin, que Dante fut menacé et
forcé d'écrire son _Credo_?

DIOTIME.

Non. Ce fut pour avoir mis des papes en enfer et des païens en paradis,
que, pendant son exil à Ravenne, il fut mandé et interrogé par
l'inquisiteur. J'ajoute que ce _Credo_ est d'origine suspecte, bien
qu'il figure dans quelques éditions très-anciennes des œuvres de
Dante.--Mais retournons à Florence. Vous rappelez-vous, Élie, le tableau
que fait Dino Compagni de cette période animée qui s'écoule entre la
venue de Charles de Valois et la descente en Italie de l'empereur Henri
VII? L'historien, plein de colère, nous montre sous un aspect tout à
fait dantesque sa ville natale en proie aux factions, à la licence des
mœurs. La belle cité où il a vu le jour et qu'il aime d'une tendresse
passionnée, devient sous son pinceau la forêt des vices, un enfer...

ÉLIE.

Je croirais qu'il a quelque peu forcé les couleurs. Cet enfer ne paraît
pas avoir été trop horrible. On s'y divertissait passablement, si je
m'en rapporte à Villani, qui a vu les choses d'aussi près que Dino
Compagni. Que dites-vous de ces fêtes dont il nous fait la description
avec tant de complaisance? Que vous semble de ces belles dames, de ces
galants cavaliers vêtus de blanc et couronnés de fleurs, qui se
réunissaient deux mois durant sous la présidence d'un _Seigneur
d'amour_, qui dansaient, chantaient, rimaient, riaient sans fin; s'en
allaient cavalcadant par la ville, au son des instruments de musique;
tenaient soir et matin table ouverte où venaient, des deux bouts de
l'Italie, des baladins, des jongleurs, des gentilshommes, allègres et
plaisants à voir?

DIOTIME.

C'était le temps des contrastes. Malgré la fureur des guerres civiles,
ou plutôt à cause de ces fureurs, qui faisaient la vie si précaire, on
avait hâte de jouir. Chateaubriand a dit sur la Révolution française un
mot qui m'a frappée, et qu'on pourrait appliquer à presque tous les
moments tragiques de l'histoire: «En ce temps-là, il y avait beaucoup de
vie, parce qu'il y avait beaucoup de mort.»

Disons aussi, à l'honneur du peuple florentin, qu'il avait le goût inné
des élégances, et que, tout en chassant des conseils de la république
une aristocratie oppressive et insolente, tout en fondant une démocratie
dont le travail était la loi, il avait su y garder les grâces
patriciennes, l'amour du beau parler, des belles manières, l'instinct
des plaisirs délicats. Florence, où le commerce amenait la richesse et
qui, dès cette époque, surpassait Rome en population, était le lieu
privilégié des compagnies agréables. L'amour, la poésie amoureuse, y
semblaient, même aux hommes les plus graves, la principale affaire.
Selon Dante, qui devait le savoir, la poésie italienne avait pour
origine le désir de _dire d'amour_ aux femmes qui n'entendaient pas le
latin; Dante ajoute qu'il était malséant d'y parler d'autre chose. La
beauté, à qui les chroniqueurs florentins rapportaient la première
occasion des guerres civiles, y était, comme dans Athènes, l'objet d'un
culte. Les femmes intervenaient partout, même dans les délibérations
guerrières. Leurs bonnes grâces étaient le prix suprême ambitionné par
la valeur et par le talent. À l'âge de neuf ans, sans étonner personne,
Dante tombait éperdument épris d'une enfant de même âge. À dix-huit ans,
fidèle et malheureux, il célébrait ses amours dans un énigmatique sonnet
qu'il adressait aux poëtes de son temps, en les provoquant à des
réponses rimées. Et les artisans de Florence, plus cultivés dans leur
petite cité que ne le sont aujourd'hui ceux des plus grandes capitales,
charmaient leur travail en récitant ou en chantant ces sonnets, ces
_canzoni_, qui les intéressaient à la vie intime de leurs concitoyens
fameux.

On aurait peine à se figurer chez nous, où le sentiment de la beauté est
le partage d'un si petit nombre de personnes, l'exquise sensibilité de
la population florentine pour les arts, et son enthousiasme pour le
talent. Quand je lis les récits contemporains, il me semble le voir, ce
peuple aimable, transporté d'admiration devant la madone de Cimabue,
courir au palais du roi Charles et l'entraîner avec lui, «à tumulte de
joie,» _a tumulto di gioja_, aux jardins solitaires, à l'atelier du
peintre; puis, quelques jours après, porter en triomphe cette Vierge
d'invention nouvelle, telle qu'on n'en avait point encore vue, disent
les chroniqueurs, et la placer sur l'autel, dans l'église qui porte son
nom, avec le plus gracieux et le plus florentin des attributs: _Sainte
Marie de la fleur, Santa Maria del fiore_. C'est pour plaire à cette
démocratie magnifique, qui voulait la gloire et savait la donner,
qu'Arnolfo Lapi construisait, non loin des nobles maisons des Uberti,
renversées par le courroux populaire, un édifice qu'on nommait le
_Palais du Peuple_. C'est pour elle encore qu'il bâtissait
_Santa-Croce_, ce panthéon italien qui devait un jour abriter les
monuments funèbres de Machiavel, de Galilée, de Dante, de Michel-Ange,
d'Alfieri, de Cavour. C'est sur l'ordre des marchands de laine que le
grand architecte avait jeté, pour l'église de _Santa Maria del fiore_,
des fondements solides à ce point que, deux siècles plus tard,
Brunelleschi n'hésitait pas à leur faire porter cette coupole fameuse
dont Michel-Ange, en ses rêves de gloire, désespérait de surpasser la
hardiesse. C'est pour enlever les suffrages de ce peuple épris du beau
que la sculpture, l'art des mosaïstes et des enlumineurs, la musique,
dans les cloîtres et hors des cloîtres, parmi les disciples d'Épicure et
la gaie milice des _frati Gaudenti_, célébraient à l'envi l'amour divin
et l'amour profane, et, dans leur élan juvénile, rivalisaient
d'inventions charmantes.

Les études aussi, les études graves et fortes se poursuivaient dans les
Universités de Bologne, la _Mater Studiorum_, de Padoue, de Naples,
d'Arezzo, de Crémone. C'était partout, de ville à ville, de contrée à
contrée, une émulation passionnée de savoir et de gloire. La science
était petite encore et peu expérimentée; mais elle était bien vivante et
promettait beaucoup. Elle n'enseignait pas tristement, le front penché
sur les livres; elle parlait de bouche à bouche, de cœur à cœur, dans de
belles enceintes sonores, en plein air, à une jeunesse ardente, qui, de
loin, à travers mille dangers, accourait l'épée au poing comme pour la
bataille. La science voyageait, elle s'offrait à tous généreusement.
Elle donnait des franchises et des immunités; elle décernait avec
magnificence des palmes et des couronnes. Elle aimait. Plutôt que de
quitter leurs élèves, des professeurs refusaient la souveraineté. Le
premier qui fut docteur à Florence, le jurisconsulte Francesco da
Barberino, fut gradué après avoir écrit les Documents d'Amour: _I
Documenti d'Amore_.

Des hommes éloquents, des orateurs, vous imaginez s'il en devait naître
là où chaque jour, à toute heure, pour le salut de la république ou pour
le triomphe de son parti, il fallait s'efforcer de convaincre ou
d'entraîner le peuple!

Les écrivains non plus, en vers et en prose, ne manquaient pas. Ils ne
s'étaient pas laissé devancer par les artistes. La poésie chevaleresque,
venue de la Provence dans les cours de Sicile où elle avait jeté un vif
éclat, la _troratoria_, comme on disait alors, s'était répandue dans
l'Italie entière. Elle y avait rencontré une poésie populaire qui se
dégageait du latin et s'essayait en de nombreux dialectes (Dante n'en
compte pas moins de quatorze principaux). À ce contact, elle s'était
modifiée, italianisée. On rapporte à saint François d'Assise l'honneur
d'avoir un des premiers chanté dans l'italien naissant son hymne au
soleil, que les «Jongleurs du Christ,» _Joculatores Cristi_, s'en
allaient disant par toute l'Italie. Après lui, on nomme Guido
Guinicelli, de Bologne, que Dante, en l'accostant dans le _Purgatoire_,
appelle _Padre mio_, et qui fut bientôt suivi de Cino da Pistoia et du
grand Florentin Guido Cavalcanti. Aussitôt que la poésie a touché le sol
toscan, y trouvant à la fois le plus beau des idiomes et ce génie si
subtil que le pape Boniface l'appelait le cinquième élément de
l'univers, elle s'épanouit et l'on voit rapidement fleurir un groupe
nombreux de poëtes dont les œuvres, écrites dans le _vulgaire illustre_
(c'est l'expression de Dante), assurent à la patrie dans les lettres la
prééminence qu'elle avait conquise déjà dans la politique. C'étaient,
entre autres, Guittone d'Arezzo, Dino dei Frescobaldi, Dante da Maiano
qui correspondait en vers avec une poétesse sicilienne qu'il appelait
«sa noble panthère,» et qui s'était éprise de lui ou de sa gloire
jusqu'à se faire appeler la _Nina di Dante_.

VIVIANE.

Eh quoi! cette Nina n'est pas la Nina du grand Dante?

DIOTIME.

Le grand Dante, Viviane, c'était alors Dante da Maiano. Il était
très-fameux, tandis que Dante Allighieri n'avait encore qu'une
très-humble part dans la gloire. L'illustre Sicilienne, dont le monument
se voit à Palerme, entre celui d'Empédocle et celui d'Archimède,
ignorait peut-être jusqu'à l'existence du futur auteur de la _Vita
Nuova_.

La renommée fait souvent de ces méprises. J'ai ouï conter à M. de
Lamartine que, arrivant à Paris, jeune et plein de respect, il aspirait,
sans trop oser y prétendre, à l'honneur d'approcher, mais d'un peu loin,
dans quelque salon, le poëte fameux dont s'entretenaient alors la cour
et la ville, l'auteur de _Ninus II_, M. Brifaut. Lamartine se rappelait,
non sans sourire, son émotion lorsque l'auteur tragique avait daigné lui
faire, de son front couronné, une inclination distraite. Il en allait
ainsi à Florence, Viviane. Ni plus ni moins que Dante da Maiano, Cino
Sinibaldi et les autres «maîtres du doux style nouveau,» comme parle
Dante, se sentaient assurément fort au-dessus de lui dans l'estime
publique. Quant à Guido Cavalcanti, on ne lui reconnaissait point
d'égaux; on l'appelait «le Prince de la poésie amoureuse.»

VIVIANE.

Est-ce lui de qui Boccace raconte que le peuple de Florence, en le
voyant passer rêveur, solitaire et dédaigneux, disait qu'il s'en allait
ainsi par les chemins, «fantastiquant,» _fantasticando_, spéculant, et
cherchant si l'on ne pourrait pas prouver que Dieu n'existe pas?

DIOTIME.

C'est lui-même; seulement Boccace, en ceci, fait une confusion. Guido
était platonicien; c'est son père, Cavalcante dei Cavalcanti, qui
professait certaines opinions peu favorables à l'existence de Dieu, et
qu'on désignait alors sous le nom un peu vague d'épicurisme.

ÉLIE.

Parmi tous ces écrivains fameux, amis ou émules de Dante, vous ne nous
avez pas nommé Brunetto Latini?

DIOTIME.

J'allais y venir. Celui-ci mérite une place à part; son importance est
extrême.



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